Où va s'arrêter le Qatar ?

Par Pierre Magnan | Publié le 05/03/2013 à 17H05

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La vitalité de la construction sur le front de mer de Doha, capitale du Qatar. © AFP/Vitaliy Belousov / RIA NOVOSTI

Avec ses 11.586 km² et ses 1,9 million d’habitants, dont 85% d'expatriés, indépendant depuis 1971, on ne parle que de lui. Normal, le Qatar, péninsule plantée dans le golfe arabo-persique, troisième producteur de gaz mondial, a décidé de jouer un rôle actif grâce à ses revenus. Un rôle qui suscite inquiétudes et questions.

Le Qatar est le pays au monde qui a vu son PIB annuel grimper le plus fort en 2011: +18,7%, après déjà +16,6% en 2010 et +12% en 2009. Les habitants du Qatar ont le plus fort PIB par habitant de la planète devant ceux du Liechtenstein et du Luxembourg. 

Fort de ses ressources en hydrocarbures, le Qatar investit a tour de bras, tant sur son sol ─ il suffit de voir sa capitale ─ qu'à l'étranger. Mais l'émirat gazier ne se contente pas de cela. Il veut faire entendre sa voix sur le plan diplomatique et s'imposer comme acteur majeur dans la région, malgré sa petite taille.

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La bourse du Qatar à Doha © KARIM JAAFAR / AFP

Un fonds de plus de 100 milliards de dollars
Grâce à ses revenus, le Qatar mène une politique d’investissement massif dans le monde. Son fonds souverain, le Qatar Investment Authority (QIA), présidé l'Emir du Qatar, le cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, et dont le directeur général est le cheikh Hamed Ben Jassem Ben Jaber Al-Thani, par ailleurs président du Conseil des ministres et ministre des Affaires étrangères, a pris une véritable place sur les marchés financiers de la planète.

«C'est là qu'ont afflué des dizaines de banquiers étrangers, laissés sur le carreau par la faillite de Lehman Brothers, à l'été 2008. C'est l'une des rares institutions du pays dont les employés bossent comme des malades», s'amusait un familier de West Bay, le quartier des affaires de Doha dans Le Monde.

Avec des avoirs d’une valeur de plus de 100 milliards de dollars, le fonds souverain du Qatar a de quoi voir venir. Même s'il s'agit d'une somme assez faible au regard des 900 milliards dont disposerait son homologue d’Abu Dhabi.

Le QIA est partout. En France, il possède entre autre 3% de Total, 1,03% du groupe LVMH, numéro un mondial du luxe. Il est le premier actionnaire du groupe Lagardère, avec 10,1% du capital, il a acquis 5% du capital de Veolia Environnement et 5,6% du groupe de BTP Vinci... «Au Royaume-Uni, Doha est entré au capital de la Barclays (6,65%) et de Sainsbury's (18%) entre autres, et a racheté Harrods à Mohammed al-Fayed. En Allemagne, le fonds souverain du Qatar détient 17% de Volkswagen. De l'autre côté des Alpes, 10% du Crédit Suisse. En Chine, des parts du plus grand établissement national de crédit, la Banque Industrielle et Commerciale. La liste est longue », rapportait l'Expansion.

Une «OPA sur l'Islam sunnite» ?
Qui croire entre le Premier ministre du Qatar, cheikh Hamed Ben Jassem Al-Thani, qui affirmait «le Qatar n'a pas de grande ambition politique» et Samir Amghar, chercheur à l’EHESS, selon qui «le Qatar connaît actuellement une croissance à deux chiffres. Et de cette croissance économique, le pays espère bien en retirer des dividendes politiques». Ou encore David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l'IFAS, l'institut français d'analyse stratégique, qui estime l'émirat tente «de faire une OPA sur l'Islam sunnite».

Le Qatar a aidé l’Egypte a maintenir ses réserves de change. Une aide que certains ont vu comme un soutien au pouvoir des frères musulmans, symbolisé par le président Morsi.

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23 octobre 2012 : visite historique à Gaza du Sheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani (à droite) avec sa femme Sheikha Mozah bint Nasser Al-Missned (à gauche) et le Premier ministre du Hamas Haniyeh (au centre). © Hatem Moussa / POOL / AFP


Autre geste politico-financier, l'émir du Qatar a effectué en octobre 2012 une visite historique à Gaza, la première d'un chef d'Etat depuis que le Hamas a pris le contrôle de ce territoire palestinien en 2007. A la clef de ce déplacement, le Qatar a fait parvenir des matériaux de construction via l'Egypte et a promis d'augmenter son aide à l'enclave palestinienne.

Syrie, Libye : une diplomatie active
Certes, on ne prête qu’aux riches, mais on voit la main du Qatar dans tous les événements du monde arabe ou musulman. Que ce soit le conflit israélo-palestinien, les révolutions libyenne ou syrienne, ou même la situation dans le Sahel en général et au Mali en particulier.

L'armée qatarie est officiellement intervenue en Libye. Quatre de ses avions sont intervenus dans la guerre contre le régime de Khadafi. «Le Qatar est probablement le grand vainqueur de l’intervention occidentale. Du soft power grâce à la chaîne Al-Jazeera au hard power par l’envoi des Forces spéciales», notait d'ailleurs Slate Afrique.
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Septembre 2011 : conférence des «amis de la Libye» avec, de gauche à droite, Nicolas Sarkozy, David Cameron et l'émir du Qatar. © AFP/ PATRICK KOVARIK


Dans la guerre civile en Syrie, Doha n’a pas hésité à critiquer la position de l’Europe. «Nous sommes pour un soutien total à l'opposition afin d'en finir avec la crise syrienne», titre le journal Al Arab du Qatar, qui cite le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères. Celui-ci, dans un entretien accordé à la chaîne qatarie Al-Jazeera, a critiqué la décision de l'Union européenne le 18 février 2013 de maintenir l'embargo sur les armes en direction de la Syrie.

Plus proche de nous, certains voient la main de l'émirat gazier dans l'action des djihadistes. Le journal algérien El-Watan souligne : «il est établi que dans cette région du Mali (le nord), devenue un immense sanctuaire du terrorisme, l’émirat du Qatar distribue généreusement de gros sous via son Croissant-Rouge. Cette ONG qatarie aurait effectué de nombreuses missions à Gao».

Alain Chouet, ex-chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, affirmait d'ailleurs dans Marianne : «Nous n’avons pas de preuves d’un soutien financier du Qatar à ces différents groupes et vous n’en trouverez pas mais tout le monde en est à peu près convaincu».

«Je pense que le dialogue politique est important et nécessaire. Je ne pense pas que la force réglera le problème», a d'ailleurs affirmé Doha en réaction à l'engagement de la France, rappelle Jeune Afrique.

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Mars 2012. La chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera suit un match de foot entre Paris et Lyon. © FRANCK FIFE / AFP


Sport, argent, télévision
«La politique étrangère du Qatar dispose d’atouts indéniables : l’influence médiatique (avec la chaîne Al-Jazeera), les investissements financiers dans le monde, le sponsoring de grands évènements sportifs, intellectuels et culturels ou les médiations régionales ont donné une notoriété indéniable au pays», confirme Mehdi Lazar, membre du cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO) sur diploweb.

Côté média, le Qatar a réussi un coup de maître avec sa chaîne Al-Jazeera, devenue une référence mondiale en matière d'information. Une chaîne arabophone, née il ya plus de quinze ans, déclinée maintenant en anglais. Aujourd'hui, Al-Jazeera investit dans un canal sport, un autre secteur très médiatique dans lequel s'engage le riche émirat.

Non content d'avoir acheté le PSG, le Qatar s’est offert la coupe du monde de foot 2022 et accueille désormais une classique cycliste : six étapes sont programmées dans le désert rocailleux de ce pays qui a fait le pari de la reconnaissance internationale par le sport.

«A trop vouloir intervenir et transformer son influence en puissance, le Qatar risque de s’aliéner les Etats auprès desquels il voulait hier se rendre indispensable – les Etats-Unis notamment», note Mehdi Lazar, qui s'interroge sur «la contradiction de plus en plus claire entre la nature autoritaire du pouvoir qatari et sa défense des mouvements de libération des printemps arabes».