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Politique,  Maroc,  Afrique

Points de passage de migrants, Ceuta et Melilla, Gibraltar espagnols au Maroc

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 30/08/2017 à 13H25, mis à jour le 01/09/2017 à 12H03

Ceuta Melilla deux enclaves espagnoles en territoire marocain
Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles en territoire marocain © MORENATTI/EFE AGENCIA/SIPA

Selon l’ONU, des milliers de migrants tentent de gagner l’Europe en évitant la Libye. Ils empruntent notamment un itinéraire occidental, qui passe par Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles au Maroc, parfois prises d’assaut par des clandestins. Mais au fait, pourquoi ces deux ports francs, réclamés par Rabat, appartiennent-ils toujours au royaume d’Espagne?


L’image, signée du photographe José Palazón, a fait le tour du monde à l’automne 2014. On y voit des joueurs de golf se livrer à leur passe-temps favori à Melilla. Derrière eux, une dizaine de migrants sont perchés sur l’immense grille qui marque la frontière entre les deux pays, la seule frontière terrestre (avec Ceuta) entre l’Afrique et le Vieux continent. Une barrière de «six mètres de haut, pourvue de barbelés, qui passe entre eux et leur rêve de gagner l’Europe», commente le Guardian.

Golfeurs à Melilla jouant près frontière avec Maroc

Golfeurs à Melilla jouant près de la frontière avec le Maroc, le 22 octobre 2014. A quelques mètres de la barrière où sont juchés des migrants qui tentent de passer dans l'enclave espagnole. Pour de là gagner l'Europe, en vertu des accords de Schengen. © REUTERS/Jose Palazon


Melilla (12,3 km de superficie), plus à l’est que sa jumelle, est espagnole depuis 1497. Après avoir été possession portugaise (depuis 1415), Ceuta (19,3 km²), située en face du rocher britannique de Gibraltar, devient ibérique en 1580. Distants de 385 km, les deux territoires sont devenus européens après la prise de Grenade la musulmane (en 1492) et la reconquête totale (la Reconquista) de la péninsule par les «rois très catholiques», Isabelle de Castille et Ferdinand II d’Aragon.

Par la suite, les souverains entendent prolonger leur victoire et franchissent la Méditerranée. Ils vont alors installer des postes militaires («fronteras») sur les côtes africaines «destinés à protéger les côtes andalouses des incursions barbaresques», rapporte le site de la Documentation Française. Par la suite, la majorité de ces micro-territoires seront repris par les sultans du Maroc. Résultat: à la fin du XVIIIe, la Couronne d’Espagne ne possède plus en Afrique que Ceuta et Melilla. Ainsi que trois autres possessions, en l’occurrence les «peñones» («rochers») d’Alhucemas et de Velez de la Gomera, et les petites îles Chafarines (ou Zaffarines).

Ces «confettis» seront alors utilisés comme postes militaires, mais aussi pour y installer des… bagnes. En 1863, au grand dam de la puissance britannique, Ceuta et Melilla deviennent des ports francs. De là date un début de développement économique de ces territoires.

Mainmise sur le Maroc
Mais la roue de l’Histoire tourne. A la fin du siècle, la Couronne ibérique doit rabattre de sa superbe: son empire colonial s’est disloqué. Au lieu de lorgner vers l’Atlantique et le Pacifique, elle se voit contrainte de restreindre son horizon. Elle se tourne alors à nouveau vers la Méditerranée. Avec la France, elle s’intéresse ainsi de près aux destinées du Royaume chérifien, très affaibli.

Vue générale Ceuta 26 octobre 2016
Vue générale de Ceuta le 26 octobre 2016 © JORGE GUERRERO / AFP

En 1906, la conférence d’Algésiras officialise la mainmise des deux puissances impérialistes sur le Maroc à qui elles vont imposer (en 1912) un protectorat. Au Nord (voir carte), l’Espagne obtient une zone qui part de l’ouest de Ceuta (Tanger exclue) et qui va jusqu’aux îles Chafarines à l’est de Melilla. Au Sud, elle obtient la zone dite du Sahara occidental (entre la Méditerranée et la frontière mauritanienne).

Dans ce contexte, les deux «plazas de soberanía» («lieux de souveraineté») vont «tout naturellement servir de ‘‘tête de pont’’ à la colonisation espagnole puisque c’est par leurs ports qu’arrivent hommes et matériaux», observe le site de la Documentation Française. On assiste alors à l’arrivée d’ouvriers et d’agriculteurs andalous, embryon d’une colonisation civile.  

Retrait espagnol
En 1956, le Maroc devient indépendant. Mais Ceuta et Melilla, ainsi que les «peñones» et les îles Chafarines, restent espagnols. Motif: ces territoires appartenaient à Madrid avant la conférence d’Algésiras. L’Espagne abandonne en 1975 la souveraineté sur le Sahara occidental. Un retrait qui donne naissance à un conflit non résolu à ce jour. 

Aujourd’hui, officiellement, Ceuta (87.000 habitants) et Melilla (80.000 habitants), qui ont reçu le statut de villes autonomes, appartiennent au territoire national espagnol, en vertu de la Constitution de 1975. Mais le Maroc entend récupérer ces confettis d’empire. A ses yeux, il s’agit d’«une survivance anachronique du colonialisme en Afrique». Il parle de territoires «occupés». En juillet 2002, Rabat envoie des soldats sur le rocher inoccupé d’El Perejil (le Persil, en français), situé à 6 km à l’ouest de Ceuta et à 200 m de la côte marocaine. Quelques jours plus tard, Madrid dépêche ses unités spéciales, accompagnées de cinq hélicoptères, pour réoccuper l’îlot. Les Etats-Unis doivent intervenir pour calmer le jeu.

La joie migrants qui viennent réussir à atteindre Ceuta 17 février 2017

La joie de migrants qui ont réussi à atteindre Ceuta le 17 février 2017. Ils sont parvenus à franchir la barrière-frontière qui sépare le territoire espagnol du Maroc. © ANTONIO SEMPERE / AFP


En novembre 2007, le roi Juan Carlos effectue une visite dans les deux villes espagnoles. A Ceuta, il est accueilli aux cris de «Viva España!» «Ceuta est espagnole!». «Je (suis venu) pour vous témoigner toute notre affection et notre soutien, comme je l'ai fait dans tant d'autres villes et de lieux d'Espagne», déclare-t-il lors d'un discours devant l'assemblée municipale de la cité autonome. Une visite qualifiée de «regrettable» par Rabat, qui rappelle son ambassadeur à Madrid.

Actuellement, le problème n’est toujours pas réglé. Et les spécialistes y voient «un obstacle dans les relations bilatérales» entre Madrid et Rabat. Mais cela n’entrave pas l’intensité des échanges économiques des deux voisins. L’Espagne est ainsi le premier partenaire commercial du Royaume chérifien.