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Pologne : le nouveau président Andrzej Duda renvoie l'Europe au charbon

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 28/05/2015 à 10H44, mis à jour le 28/05/2015 à 12H00

Le nouveau président polonais Andrzej Duda
Le candidat du parti Droit et Justice (PIS), Andrzej Duda, en train de savourer sa victoire à la présidentielle à Varsovie le 24 mai 2015, sur fond de drapeau polonais. © Reuters - Kacper Pempel

La Pologne vire à droite. Le 24 mai 2015, le conservateur Andrzej Duda, candidat du parti populiste Droit et Justice (PIS), a été élu président de la Pologne avec 51,55% des voix face au sortant Bronislaw Komorowski (48,45%). Malgré une situation économique favorable, nombre d’électeurs semblent penser que les fruits de la croissance sont inégalement répartis. Et en rendent l'Europe responsable.

Comme lors des élections britanniques, les sondages se sont trompés. Lourdement. Alors qu’ils donnaient Bronislaw Komorowski en tête au premier tour, le 10 mai, avec 35 à 40% des intentions de vote, c’est Andrzej Duda qui avait finalement viré en tête avec 34,7% des voix (contre 33,8% pour son rival). Au second tour, ce dernier l’a donc finalement emporté.
 
Dans les institutions polonaises, le pouvoir est concentré entre les mains du Premier ministre. Mais le président peut proposer des lois et opposer un véto sur un texte législatif. Il est également chef des forces armées et a aussi son mot à dire sur la politique étrangère.

Quels changements ?
Pour l’instant, le changement de cap de la Pologne est lié aux prochaines législatives, prévues en octobre 2015. De ce point de vue, la victoire d’Andrzej Duda pourrait préfigurer une victoire du PIS. Et entraîner un net virage dans la politique intérieure et extérieure de la Pologne.

Le président élu, qui sera investi le 6 août, n'a pas clairement exposé ce qu'il entendait mettre en œuvre dans la cohabitation qui s'annonce, au moins pour quelques mois. Il pourrait tenter de bloquer plusieurs initiatives sociétales d'inspiration libérale, comme un projet de loi sur la fécondation in vitro. Un projet auquel la puissante Eglise catholique est opposée. Andrzej Duda a par ailleurs condamné la Convention européenne sur la violence domestique, elle aussi honnie par l’Eglise catholique.

En politique extérieure, le nouveau dirigeant pourrait militer pour l’installation de bases américaines dans son pays et un soutien plus énergique à l’Ukraine. Mais il pourrait aussi amener son pays à prendre ses distances avec l'Union européenne, intégrée en 2004. «La Pologne devrait se concentrer sur ses propres intérêts. Et cela ne peut assurément pas être une politique qui accepterait toutes les restrictions liées au climat que les grands pays de l'UE, qui disposent de l'énergie nucléaire, veulent imposer. Notre industrie, elle, est basée sur le charbon, nous devons protéger nos valeurs», a-t-il expliqué lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours.

Dans centre Varsovie
Dans la vieille ville de Varsovie, secteur entièrement détruit par les nazis pendant la Première guerre mondiale et reconstruit après le conflit, le 14 septembre 2011 © REUTERS - Kacper Pempe

Désillusions
En matière économique, Andrzej Duda a promis de ramener l’âge de la retraite de 67 à 65 ans, et de baisser l’impôt sur les revenus les plus modestes. Une politique qui ne sera pas forcément facile à mettre en œuvre.

Depuis 2007, la Pologne a connu une période de croissance économique et d’augmentation des salaires. Le chômage est globalement en baisse (à 7,7% en mars 2015). La croissance (+3,2% en 2014) a de quoi faire pâlir beaucoup de responsables européens. Mais nombre de Polonais estiment que les fruits de cette croissance sont inéquitablement répartis et déplorent un accroissement des inégalités. La modification de l’âge de la retraite a ainsi été assez mal vécue dans l’opinion.

Le scrutin présidentiel a montré «l’ampleur de la désillusion d’une grande partie de l’électorat polonais à l’égard du parti Plate forme civique dont sont issus le président sortant» et l’ex-Premier ministre Donald Tusk, aujourd’hui président du Conseil européen, analyse le journal belge Le Soir. Une désillusion notamment marquée par le succès, au premier tour, de l’ex-punk rocker Pawel Kukiz (20,8 % des voix), pour qui les jeunes ont apparemment massivement voté (ils constitueraient 40 % de son électorat). Lequel rocker se présentait comme un candidat anti-système.

Scepticisme vis-à-vis de l’Europe
Le résultat des élections montre la coupure entre «les régions plus conservatrices de l’est du pays, près de la frontière avec l’Ukraine et la Biélorussie» (dixit la BBC), souvent rurales, et l’ouest industriel. Lors de la disparition de la Pologne (entre 1772 et 1919), cette région «appartenait à la Prusse, tandis que l’Est agricole dépendait de la Russie», observe Le Monde.

La présidentielle vue par la chaîne privée ukrainienne Ukraine Today: entre rock star et reine de beauté (vidéo mise en ligne le 1er mai 2015)

Le quotidien français cite l’exemple de Siedlce, cité de 80.000 habitants à mi-chemin entre Varsovie et la Biélorussie. «La ville s’est développée et embellie grâce aux fonds européens. Devant la mairie, des panneaux annoncent les derniers projets de réseaux à haut débit financés à plus de 80% par l’Union européenne.»

«Tout le monde a conscience de cet argent investi, des progrès accomplis par la Pologne. C’est le bon élève de l’Europe, mais tous les Polonais n’ont pas l’impression de participer à la fête», poursuit le quotidien. «Nos usines ont fermé, les supermarchés étrangers vendent des fruits et légumes importés alors que nos agriculteurs ne peuvent plus exporter leurs pommes en Russie», explique une conseillère juridique, Monika Klimiuk, citée par Le Monde. Je ne suis pas antieuropéenne, (…) mais le gouvernement actuel fait ce que l’UE lui dicte», poursuit-elle. Autre récrimination : le chômage des jeunes (22,6% en décembre 2014), plus particulièrement des jeunes diplômés, qui émigrent en masse. 

La vague europhobe en Pologne ne manque pas d’inquiéter les dirigeants de l’UE. «Ceux-là mêmes qui ont désigné Donald Tusk à leur tête au Conseil européen, reconnaissant par là la place influente et constructive que la Pologne s’est forgée au sein de l’Union européenne», note Le Soir. Confrontés au scepticisme des électeurs polonais, les mêmes insistent sur la nécessité de «changer» l’Europe.

«Ce que nous disent les résultats des élections présidentielles en Pologne et municipales en Espagne, bien que d'une façon totalement différente (...), est la nécessité de changer notre rêve européen si nous voulons le sauver», a ainsi déclaré Federica Mogherini, haute représentante pour la politique extérieure et la sécurité de l’Union et vice-présidente de la Commission de Bruxelles. Reste à savoir comment.