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Pourquoi en Côte d'Ivoire de nombreux travailleurs diplômés sont surqualifiés

Par Andoh Regis Yapo, Université Alassane Ouattara de Bouaké - The Conversation@GeopolisAfrique | Publié le 20/07/2018 à 11H41

Des jeunes diplômés débrouillards devant CHU Cocody Abidjan-Côte d'Ivoire
Des jeunes diplômés débrouillards devant le CHU de Cocody, Abidjan, Côte d'Ivoire. © Régis Yapo, Author provided

«Trop de travailleurs qualifiés pour la demande du marché ou pas assez d’emplois disponibles pour l’offre de travailleurs qualifiés: c’est dans ce contexte que l’on voit apparaître le phénomène de surqualification des travailleurs diplômés», en Côte d'Ivoire. Retour sur les origines de ce problème avec le chercheur Andoh Regis Yapo qui l'analyse dans The Conversation.

 

Depuis son indépendance, la Côte d'Ivoire a connu des phases très contractées de croissance économique (Cogneau D. et Mesplé-Somps S., 2002). De 1960-1978, on a assité à un boom des cours du café et du cacao qui s'est accompagné d'une croissance économique soutenue.

Le boom des années 1970 et la course au diplôme
La hausse marquée des cours de café et de cacao du milieu des années 70, anticipée par le gouvernement comme durable, a poussé le financement de la formation. Il fallait répondre à la demande de la fonction publique et des entreprises privées. En effet, le gouvernement entreprend alors une politique de recrutement de fonctionnaires ainsi qu’un programme d’investissement soutenu. Attirés par la demande de consommation, les investissements privés croissent à un taux annuel de 19 %.

Dans ce climat favorable à l’emploi et la main-d’œuvre insuffisante, le diplôme du supérieur était considéré comme la voie qui conduisait au prestige et à l’emploi noble (Berthélémy et Bourguignon, 1996).

Mais dès 1979, la crise économique s’amorce avec l’effondrement des cours du café et du cacao. Tandis que le déficit courant atteint plus de 60 % de la valeur des exportations, le gouvernement fait face à des déséquilibres budgétaires qui l’obligent à entamer un programme de stabilisation financé par les institutions de Brettons-Woods.

On assiste à un gel de l’emploi avec les politiques du programme d’ajustement structurel (PAS) proposé par les bailleurs de fonds comme la solution à soutenir le pays. L’État va se désengager progressivement de la création d’emploi par la privatisation de ses unités de production et de s’orienter désormais vers la santé, la défense et l’éducation.

Avec la crise, un marché du travail en trompe l’œil
Le secteur privé connaît dans cette période une baisse du taux d’investissement pour atteindre un minimum de 4 % du PIB en 1993. Il s’en suit une baisse de 33000 emplois, dont 13000 dans le secteur industriel entre 1993 et 1994 (Kouadio Benié. M., 1996).

La restriction du marché primaire du travail n’entraîne pas la baisse du nombre de diplômés qui entrent chaque année sur le marché du travail. Ce qui a conduit à un développement rapide du marché secondaire du travail.

Après dix ans de crise socio-économique, l’économie ivoirienne a commencé à se relever. En 2017, selon le FMI, le taux de croissance du PIB atteint environ 8 %. Le taux de chômage en 2016 selon l’enquête nationale sur la situation de l’emploi et le secteur informel est de 2,8 % alors qu’en 2012, selon l’agence d’études et de promotion de l’emploi, il était de 9,4 %… et de 5,3 % en 2015 selon le Bureau International du Travail.

En outre, la baisse du taux de chômage ne se ressent pas dans la population active des jeunes diplômés, car le taux de chômage des jeunes est de 9,6 % (ENV 2015). Le chômage des diplômés du secondaire (enseignement général, technique et la formation professionnelle) est de 12,2 % et ceux du supérieur 17,1 % (ENV, 2015).

Un taux d’insertion des diplômés de 15 %
Selon une étude sur le taux d’insertion des diplômés de l’enseignement technique et formation professionnelle sortis en 2016, enquête réalisée en 2017 par la direction de l’apprentissage et de l’insertion professionnelle (DAIP) sur 9906 diplômés 2016 issus de 56 établissements, le taux d’insertion des diplômés n’est que de 14,43 % ; ce qui signifie que près de 86 % de ces diplômés sont sans emploi.

Selon l’enquête emploi de 2014, un sous-emploi visible et invisible caractérise le marché du travail ivoirien. En effet, 29,7 % de la population urbaine en activité a un salaire inférieur au SMIG (60 000 F CFA soit 91,5 euros). Ce taux est plus élevé pour les jeunes de 14 à 34 ans (35,8 %).

Sous-emploi visible et secteur informel
Quant au sous-emploi visible, il se situe autour de 20 %. Le 12 mars 2018, le président de la BAD dans une conférence de presse a indiqué que la part de la population active dans les emplois vulnérables se situe entre 70 et 90 %. Ces propos du président de la BAD confirment les résultats de l’enquête nationale sur la situation de l’emploi et le secteur informel (2016) sur le sous-emploi en Côte d’Ivoire, 93,6 % des emplois sont dans le secteur informel.

Parmi les emplois informels, 93,9 % sont des emplois précaires et 73,3 % des emplois vulnérables. Aussi, 84,7 % des demandeurs d’emploi sont des chômeurs découragés, ce qui explique le faible taux de chômage en 2016.

En raison du fait qu’il y a moins d’emplois formels disponibles, le marché du travail en Côte d’Ivoire tend à se précariser. On assiste à une baisse de la demande des travailleurs qualifiés dans le marché du travail.

Cette baisse accompagnée d’une hausse dans la valorisation de l’éducation (le montant des dépenses globales d’éducation en valeur monétaire courante est passé de 579 505 millions de FCFA en 2006 à 1 230 843 millions de FCFA en 2014, soit un doublement du montant sur la période 2006-2014) cause un déséquilibre entre l’offre et la demande de main-d’œuvre dans le marché de l’emploi.

Précarisation et surqualification
Trop de travailleurs qualifiés pour la demande du marché ou pas assez d’emploi disponible pour l’offre de travailleurs qualifiés : c’est dans ce contexte que l’on voit apparaître le phénomène de surqualification des travailleurs diplômés. En effet, ces travailleurs occupent des emplois dont les exigences sont inférieures aux exigences du diplôme obtenu par ces travailleurs.

Cela se vit quotidiennement en Côte d’Ivoire, un maîtrisât en criminologie qui occupe un emploi de policier ; un diplômé de master en gestion est agent de sécurité privé ; une bachelière en mécanique automobile se trouve vendeuse de vêtements dans un magasin ; une finissante au BTS en mine et géologie est sage-femme dans un dispensaire rural ou une clinique.

Ce sont là des exemples parmi tant d’autres de jeunes en situation de surqualification dans leurs emplois. Cette réalité préoccupe les individus qui la vivent de façon involontaire parce que le taux de chômage élevé accompagné d’une faible demande de travailleurs les forcent à accepter un emploi qui ne correspond pas à leur niveau de qualification ou domaine de formation.

Le taux de surqualification moyen en Côte d’Ivoire est de 29,69 %, mais ce chiffre recouvre une réalité contrastée :

  • Les femmes sont plus exposées que les hommes (30,97 % contre 29,25 %).

  • Les travailleurs du niveau d’éducation secondaire et supérieur général sont plus concernés par la surqualification (38,15 % et 30,68 %).

  • Les travailleurs de religion musulmane et les diplômés des filières lettre et sciences humaines sont plus sujets à la surqualification.

Secteur informel.
Secteur informel. © Régis Yapo


Rentabilité et adaptation de la formation
L’efficacité du marché de travail d’une économie est déterminée par sa capacité à absorber le flux de diplômés qui sorte chaque année du système éducatif. Mais il peut se poser un problème de correspondance entre le système d’éducation d’un pays et son marché du travail. La surqualification en Côte d’Ivoire est criante. Cela pose le problème de rentabilité de la formation.

The ConversationDepuis 2000, la part du PIB consacré à l’éducation n’a fait qu’augmenter passant de 3,70 % à 5,03 % aujourd’hui, mais peu d’emplois formels ont été créés. Si rien n’est fait que vaudront demain le Baccalauréat, la licence, le Master en Côte d’Ivoire ? L’État devrait donc mettre en place une politique qui permettra de mieux adapter la formation au marché du travail.

Andoh Regis Yapo, Doctorant, économiste du travail, assistant chercheur au CREMIDE (Centre de recherche microéconomique du développement)., Université Alassane Ouattara de Bouaké
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.