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Pourquoi l’Afrique peine à juguler la «criminalité pharmaceutique»?

Par Martin Mateso@GeopolisAfrique | Publié le 18/01/2018 à 14H40, mis à jour le 19/01/2018 à 10H02

Faux médicaments saisis à Abidjan 10 mars 2017
Des tablettes de faux médicaments. Elles font partie d'un lot de 50 tonnes saisies par la police ivoirienne le 10 mars 2017 à Abobo, un quartier populaire d'Abidjan. © Photo AFP/Issouf Sanogo

Les trafiquants de faux médicaments en ont fait leur terrain de jeu préféré. Des centaines de milliers de malades pauvres en sont victimes aux quatre coins du continent. Les initiatives prises ici et là pour combattre ce fléau ne font pas le poids face à un business devenu plus lucratif que jamais.


L’appel contre les faux médicaments, lancé depuis Cotonou au Bénin il y a presque dix ans, est resté lettre morte. Une initiative de l’ancien président français Jacques Chirac qui avait reçu le soutien de plusieurs chefs d’Etat africains.

Il s’agissait de déclarer la guerre à cette industrie criminelle qui fait des centaines de milliers de victimes dans le monde et particulièrement sur le continent africain. Avec l’objectif d’obtenir, à terme, la signature d’une convention internationale contre les faux médicaments.

Les chiffres d’affaires explosent
Les opérations coup de poing contre les trafiquants se sont multipliées à travers l’Afrique. Avec l’incinération de plusieurs dizaines de tonnes de faux médicaments. Peine perdue. Les affaires continuent et les chiffres d’affaires explosent.

C’est le cas à Abidjan qui abrite aujourd’hui le plus grand marché de faux médicaments de rue d’Afrique de l’Ouest. Certains propriétaires de pharmacies privées ivoiriennes n’hésitent pas à y venir pour s’approvisionner. C’est aussi le point de ralliement pour des milliers de malades pauvres qui s’y pressent avec leurs ordonnances médicales.

Quelques billets de banque pour éloigner les «emmerdeurs»
On y trouve toute une panoplie de faux vaccins, d’antipaludéens fictifs ou des fausses poches de sang. Les transactions se font au vu et au su de tout le monde. Elles représentent 30% des ventes de médicaments en Côte d’Ivoire.

«Quand nous sommes traquées, on s’arrange toujours avec les policiers pour reprendre nos activités», témoigne une vendeuse. Un petit billet glissé dans la main du policier trop curieux suffit pour éloigner «les emmerdeurs».

Pourtant, en mai 2017, les autorités ivoiriennes avaient fait incinérer 40 tonnes de faux médicaments saisis dans un quartier populaire de la capitale économique. Des opérations identiques ont été menées au Bénin, au Ghana, au Nigeria et dans plusieurs autres pays. Résultat: un coup d’épée dans l’eau.

Incinération faux médicaments à Abidjan Côte d'Ivoire.
Incinération de plusieurs tonnes de faux médicaments saisis par la police ivoirienne à Abidjan le 10 mars 2017

Des équipements de détection hors prix
Pour des questions de coûts réduits, les malades pauvres continuent de consommer abondamment ces médicaments de la rue. Des produits nocifs que les services sanitaires n’arrivent pas à détecter.

«L’analyse d’un comprimé coûte en moyenne 5 euros. Et l’appareil utilisé dans les pays industrialisés pour détecter les faux médicaments revient à 40.000 euros. Aucun des pays de la région n’a les moyens d’acquérir ces équipements», explique l’Institut de Recherche Anti-contrefaçon de Médicaments (IRACM) basé à Paris.

C’est ainsi que de faux comprimés antipaludéens comme ceux qui viennent d’être repérés au Nigeria peuvent décimer des milliers de personnes. Et développer des résistances à certains traitements.

Un contrôle plus que défaillant
L’Afrique est devenue un débouché très lucratif pour les pays asiatiques et l’Inde d’où proviennent plus de 50% des médicaments contrefaits, selon l’OMS.
A l’exception du Nigeria qui a considérablement durci sa politique et obtenu des résultats encourageants, les autres pays de la sous-région se sont avérés incapables de contrôler les importations des faux médicaments.

«Le manque de moyens et d’expertise des douaniers ainsi que les lourdeurs administratives empêchent un réel contrôle. La corruption, jusque dans les plus hautes sphères du monde politique, notamment au Bénin, participe aussi à cette incapacité des pouvoirs publics à endiguer ce trafic», résume le site classe-internationale, dans une synthèse consacrée à la mondialisation du trafic des faux médicaments.

Un trafic largement impuni
Entre mai et juin 2017, Interpol, l’organisation internationale de police criminelle, a annoncé la saisie record de 420 tonnes de faux médicaments dans sept pays d’Afrique de l’Ouest. Mais les responsables de ces trafics s’en tirent généralement à bon compte: à peine quelques jours ou quelques mois de prison.

L’organisation basée à Lyon (France) préconise des peines plus dissuasives et une coopération plus accrue entre les Etats pour combattre «la criminalité pharmaceutique».

«Il est rare qu’un dossier concerne un seul pays.Tout a une ramification au niveau sous-régional», constate Françoise Dorcier, coordinatrice du programme interpol sur les marchandises illicites et la santé mondiale. «Notre objectif est d’encourager les pays à partager l’information et à coopérer pour identifier les réseaux de criminels qui tirent les ficelles dans l’ombre et non pas se contenter de saisies aux frontières ou dans les ports», précise-t-elle dans une interview publiée sur la plateforme SciDev.Net.

L’enjeu est de taille: il s’agit de stopper un phénomène qui fait des ravages dans le monde entier et en particulier sur le continent africain. Selon l’OMS, 100.000 personnes y meurent chaque année à cause des faux médicaments.

Pour le professeur français Marc Gentilini, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, le fait de tuer des malades et des malades pauvres constitue «un double crime sanitaire et social».