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Pourquoi un jeune Africain est-il djihadiste ? Les réponses d’une étude de l'ONU

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 08/09/2017 à 15H42, mis à jour le 08/09/2017 à 15H43

A Mogadiscio Somalie sur site d'un attentat attribué aux Shebabs
A Mogadiscio (Somalie), le 2 janvier 2017, sur le site d'un attentat attribué aux Shebabs © AFP - FAISAL ISSE - NURPHOTO

Qu'est-ce qui pousse des milliers de jeunes Africains dans les rangs d’organisations comme Boko Haram au Nigeria ou les Shebabs en Somalie ? Pauvreté, marginalisation, corruption sont les premiers facteurs de radicalisation, devant la question religieuse, selon une étude menée par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et publiée le 7 septembre 2017.

Mohamed n'avait que 22 ans lorsqu'il fut approché par des recruteurs dans son village de Somalie il y a six ans. Le jeune éleveur est devenu un combattant formé par les Shebabs. Ces groupes, qui contrôlent de vastes pans du territoire somalien, ont juré la perte du fragile gouvernement central.

Le combattant, arrêté alors qu'il se rendait comme kamikaze à Mogadiscio pour «faire exploser le Parlement ou l'aéroport», explique aujourd'hui ses premières motivations: «Je leur ai dit qu'au lieu de faire la guerre, je voulais surtout trouver du travail et me marier (...). Ils ont dit: ‘‘Deviens notre frère et nous nous en chargerons’’». «C'est la perspective d'avoir de l'argent, de m'acheter de nouveaux vêtements et d'épouser la femme qu'ils m'avaient promise qui m'a poussé dans ce mouvement», assure-t-il. Tout en reconnaissant avoir fini par croire que les Shebabs «combattaient pour défendre notre foi». Et «que le gouvernement n'était fait que de méchants infidèles».
           
Mohamed est l'un des quelque 495 hommes et femmes rencontrés (la plupart du temps en prison) par le Programme des Nation Unies pour le développement (PNUD). Et ce dans le cadre d'une étude sur la radicalisation en Afrique intitulée, «Journey to extremism in Africa» («Vers l’extrémisme en Afrique»).
           
Tous ont rejoint volontairement des «mouvements extrémistes» actifs au Nigeria (Boko Haram), en Somalie et au Kenya (Shebabs) ou au Soudan (Etat islamique). Ces groupes ont fait des dizaines de milliers de morts au nom de l'islam radical, dans des régions souvent frontalières et abandonnées du pouvoir central.

«Individu frustré, marginalisé»
Objectif de l’étude, selon le directeur du projet du PNUD, Mohamed Yahya: «Comprendre comment une personne décide, un jour, de rejoindre un tel mouvement et de prendre les armes».

Les résultats de l'étude dessinent le portrait d'un «individu frustré, marginalisé et négligé au cours de sa vie, à partir de l'enfance», avec peu de perspectives économiques ou de débouchés futurs, relève le PNUD. Des éléments qui recoupent des témoignages recueillis par Le Monde (lien payant) au mois d’août 2017.

Des militaires nigérians brandissant drapeau Boko Haram

Des militaires nigérians brandissant, le 23 août 2016, un drapeau de Boko Haram saisi dans la ville de Damasak (à la frontière avec le Niger), reprise en 2015 au groupe djihadiste. © REUTERS/Emmanuel Braun/File Photo


Sur la question religieuse, si plus de la moitié des personnes interviewées par le PNUD citent la religion comme une raison d'adhérer à un groupe extrémiste, 57% d'entre eux admettent toutefois «qu'ils comprenaient très peu ou rien des textes religieux ou de leurs interprétations, ou qu'ils ne les lisaient pas du tout». «J’ai plus appris à tuer qu’à lire le Coran», a expliqué au Monde Baba, originaire d’une petite ville nigériane à la frontière du Niger.

Dérives de l’Etat central
Aux dires de l’étude du PNUD, l’un des principaux motifs de «basculement», cité dans 71% des témoignages, est la frustration face aux actions des autorités. Qu'il s'agisse de corruption, de répression ou d'exactions contre la population, comme le meurtre d'un parent proche ou d'un ami.

C'est par exemple la source d'un mouvement comme Boko Haram, né au début des années 2000 dans le nord-est du Nigeria contre les dérives de l'Etat central, perçu comme corrompu et responsable de l'extrême pauvreté des habitants de la région. Les années de féroce répression qui ont suivi ont incité des jeunes désœuvrés à rejoindre ses rangs, selon les témoignages et analyses recueillies par l'AFP.

Quelles que soient les raisons initiales qui ont poussé ces jeunes à s'enrôler, l'étude révèle également qu'une grande partie d'entre eux s'avère très déçue par leur expérience djihadiste. Un tiers des personnes interrogées disent n'avoir jamais été payées. Certaines regrettent de ne pas trouvé d'épouse, tandis que d'autres ont fini par regretter la violence et la destruction qu'ils engendraient.

Ali, 53 ans dont une grande partie chez les Shebabs, a raconté aux enquêteurs du PNUD n'avoir «jamais fait ça pour l'argent», mais pour la foi, lui qui n'a jamais été à l'école coranique. L'ancien combattant, originaire de la région de Kismayo, raconte alors sa «descente aux enfers» lorsqu'il se coupe peu à peu de sa famille, qui désapprouve son engagement. Il finit par réaliser que «ça ressemble à un combat sans issue». «Toutes ces années, nous n'avons enregistré aucune victoire réelle, ni aucun progrès (...). Je me suis rendu compte que la majorité des morts étaient des musulmans» et des civils, dit-il. Et de conclure: «Voilà pourquoi j'ai décidé de tout abandonner».

Selon le PNUD, 33.300 personnes ont été tuées en Afrique lors d'attaques extrémistes violentes entre 2011 et début 2016. A elles seules, les exactions de Boko Haram ont fait au moins 17.000 morts et plus de 2,8 millions de déplacés dans la région du lac Tchad.