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Quand la Libye en vient à regretter Kadhafi, cinq ans après sa mort

Par Mohamed Berkani (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 18/10/2016 à 15H11, mis à jour le 18/10/2016 à 15H11

Mouammar Kadhafi en 2009 à Rome
L'ex-leader libyen Mouammar Kadhafi à Rome le 10 juin 2009 © Reuters - Max Rossi

La Libye reste embourbée dans la violence et une impasse politique, cinq ans après la mort du colonel Mouammar Kadhafi. L’euphorie des Printemps arabes n’est plus qu’un lointain souvenir. Les Libyens sont nostalgiques du Guide.


Les images ont fait le tour du monde. Tripoli tombe le 23 août 2011, Kadhafi s'enfuit. Le 20 octobre, il est capturé  rampant dans un égout, puis tué près de Syrte, sa région natale à l'est de Tripoli. Cinq ans plus tard, des Libyens viennent à regretter l’époque de Kadhafi. La Libye reste embourbée dans la violence et une impasse politique. Et les conditions de vie se sont très fortement dégradées. Depuis sa chute après 42 ans de règne, insécurité et pénuries se sont aussi installées dans le quotidien des Libyens, rythmé par les coupures d'électricité et les files d'attente devant les banques où la liquidité fait défaut.



(Kadhafi a eu raison d'interdire les partis politiques)

Les nostalgiques, ceux qui commencent à regretter l'ère du Guide, sont appelés ironiquement «Kadhafistes par frustration» à Tripoli. «Notre vie était meilleure sous Kadhafi», affirme à l’AFP Faïza al-Naas, même si cette pharmacienne dit avoir «honte» de ses propos quand elle «pense à tous ces jeunes qui ont donné leur vie pour nous délivrer du tyran», en allusion aux rebelles ayant combattu les forces de Kadhafi jusqu'à sa mort. 

«Il est difficile d'imaginer que le pays puisse retrouver sa stabilité de sitôt, en raison des divisions mais aussi de la volonté des protagonistes de contrôler les populations qui leur résisteront», souligne Mattia Toaldo, spécialiste de la Libye au European Council on Foreign Relations. Après «un régime autoritaire, répressif et centralisé» sous Kadhafi, les Libyens semblent opter pour «une autre forme d'autoritarisme, plus décentralisée et chaotique, que ce soit sous la coupe des milices ou de Haftar», note Mattia Toaldo.


Le choix entre les milices ou un régime militaire
«Les Libyens sont obligés de choisir entre deux extrêmes: le chaos sous les milices et les extrémistes islamistes ou un régime militaire. Il n'y a pas d'alternatives convaincantes», déplore l'analyste libyen Mohamed Eljarh, membre non-résident du Centre Rafik Hariri pour le Moyen-Orient.
 
La Libye est déchirée par des luttes d'influence que se livrent dans l'impunité la plus totale les nombreuses milices mais aussi les dizaines de tribus, composante essentielle de la société libyenne. Ce riche pays pétrolier aux frontières poreuses est devenu depuis un carrefour de contrebande d'armes, de drogue et surtout de trafic lucratif de migrants de l'Afrique sub-saharienne qui tentent la périlleuse traversée de la Méditerranée pour rejoindre l'Europe.

Le général, les islamistes et le(s) gouvernement(s)
Sur le plan politique, deux autorités rivales se disputent le pouvoir… jusqu’au vendredi 14 octobre 2016. Elles ont été rejointes par un «gouvernement de salut national». Le chef de l'ex-gouvernement de Tripoli, Khalifa Ghweil, écarté en avril après la formation d'un exécutif d'union nationale soutenu par la communauté internationale, a affirmé reprendre ses fonctions après s'être emparé des locaux du Conseil d'Etat dans la capitale Tripoli. Il vient concurrencer le gouvernement d'union nationale (GNA) et les forces du général Khalifa Haftar. La mésentente fait les affaires des islamistes. Le général Khalifa Haftar n'arrive toujours pas à venir à bout des milices djihadistes proches d'al-Qaïda à Benghazi et les forces pro-GNA basées dans la ville de Misrata (ouest) peinent à en finir avec les dernières poches de résistance des djihadistes de Daech dans leur ex-bastion de Syrte.  

Même si beaucoup en Libye regrettent l'époque de Kadhafi, la grande majorité estime, à l'instar d'Abderrahmane Abdelaal, un architecte de 32 ans cité par l’AFP, que «la situation actuelle est la conséquence logique de 42 ans de destruction et de sabotage systématique de la part de l'Etat».