Eclairage

Syrie,  Moyen-Orient

Quand la Syrie était administrée par la France

Par Pierre Magnan@GeopolisFTV | Publié le 03/09/2013 à 16H16, mis à jour le 15/11/2015 à 12H33

Syrie independance
Défilé de l'indépendance. Damas 30 avril 1946. L'indépendance syrienne est devenue effective le 17 avril. © AFP

La France a un rapport historique «privilégié» avec la Syrie. Le pays a en effet été administré par la France, désignée puissance mandataire par la SDN (l’ONU de l’époque) de 1920 à 1946. Une présence qui a laissé des traces.

Avant la guerre de 1914, le territoire syrien était une des provinces de l’empire ottoman. Lors de la première guerre mondiale, les Turcs choisissent le camp de l'Allemagne et l'est de l'empire, qui s'étend jusqu'à l'Egypte devient un champ de bataille où s'opposent Turcs et Anglais, avec le soutien de nationalistes arabes.  

Anglais et Français n’attendent pas la fin de la guerre pour se partager, dès 1916, les dépouilles de l’empire turc, sur la base des accords Sykes-Picot. Ces accords secrets - qui vont à l’encontre des ambitions arabes, symbolisées par la lutte de Lawrence d’Arabie - dessinent le partage du monde arabe entre Anglais et Français. Alors que les Britanniques s’attribuent la Palestine et l’Irak les Français obtiennent ce qui sera plus tard le Liban, la Syrie et le sud-est de la Turquie actuelle.

La bataille de Khan Mayssaloun
Les traités internationaux de 1920 confirment plus ou moins le plan de partage et la tutelle française sur la zone Liban-Syrie, malgré l’opposition des nationalistes arabes, qui débarassés de la tutelle turque avaient cru aux promesses d'indépendance des Britanniques. Officiellement, le mandat français sur la Syrie a pour but d'amener celle-ci à l'indépendance. L'indépendance justement, les Syriens y croient et font tout pour la mettre en oeuvre dès 1918 se dotant d'une monarchie constitutionnelle. En vain : les Français s'installent. 

Le général Gouraud, haut-commissaire de la France au Levant, écrase en 1920 l’embryon d’armée syrienne, issue du rêve nationaliste arabe, à la bataille de Khan Mayssaloun. Face à l’attitude syrienne, le général Gouraud menace : «Par un sentiment d'humanité commun à tous les Français, je n'ai pas l'intention d'employer les avions contre les populations sans armes, mais à la condition qu'aucun Français, aucun chrétien ne soit massacré. Des massacres, s'ils avaient lieu, seraient suivis de terribles représailles par la voie des airs ». Il faut environ trois ans aux Français pour contrôler le pays.

L’administration française restructure le territoire qu’elle occupe avec la création d’un Etat du grand Liban, l’Etat d’Alep et l’Etat de Damas, sans compter un Etat autonome alaouite et un Etat autonome druze… Un peu plus tard, les Français instituent une Fédération syrienne et en instaurent Damas comme capitale, après avoir hésité avec sa concurrente Alep, comme le rappelle l'historienne Julie D'Andurain. L’appartenance communautaire et religieuse est encouragée par la France. Elle voit sa concrétisation dans l'organisation du Liban. «La France perpétue et renforce le communautarisme et le confessionnalisme dans la région. Le Liban est finalement séparé de la Syrie et l’indépendance du pays vis-à-vis de la Syrie est proclamée le 1er septembre 1920», note l'historienne Nadia Hamour.

Druzes 1925
Détenus druzes. © PHOTO12

En 1925, une insurrection éclate dans la Syrie mandataire, à partir du pays druze. La révolte a gagné une partie du pays et la repression est parfois brutale. A l'assemblée nationale le député communiste Jacques Duclos s'emporte : "Quel est l'exploit principal du général Sarrail ? [Haut-commissaire en Syrie, NDLR] Le bombardement de Damas. (...) jamais n'est apparue de façon plus éclatante la brutalité de la colonisation». A l’issue de cette «Grande Révolte syrienne» (1925-1926), Paris mène une politique plus libérale dans un contexte de modernisation et de développement économique de la région.  

En France, l’arrivée au pouvoir du Front populaire en 1936 permet des négociations entre nationalistes syriens et Paris qui débouchent sur un accord donnant l’indépendance à la Syrie dans un délai de cinq ans. L’accord est cependant mort-né en raison de l’obstruction du parlement français et de l’arrivée de la guerre en Europe.

Catroux : «Je viens mettre fin au régime du mandat»
En 1939, le territoire mandataire est amputé de la région d’Alexandrette, cédée au gouvernement turc pour faciliter sa neutralité dans la guerre à venir. Une amputation dont se plaignent toujours les Syriens.

En 1941, les Forces françaises libres, aidées des Anglais, se rendent maîtres de la région, qui était entre les mains des «vichystes». Le général Catroux, commandant des troupes françaises du Levant, et représentant de la France libre, évoque l'indépendance du pays le 1er juin 1941 : « Je viens mettre fin au régime du mandat et vous proclame libres et indépendants, et vous pourrez soit vous constituer en Etats séparés, soit vous unir en un seul Etat. Votre statut souverain sera garanti par un traité dans lequel seront définies nos relations réciproques».

Mais sur le terrain, les affaires ne sont pas si simples : le Liban se dote d’un président en novembre 1943, Bechara el-Khoury,mais celui-ci est arrêté par les Français. Les Anglais interviennent et font libérer les détenus. L'indépendance officielle est programmée pour le 1er janvier 1944.

De Gaulle Beyrouth
De Gaulle (à droite) à Beyrouth en 1941 avec le président libanais (au centre) et le représentant britannique (à gauche). © AFP

Sur le reste du territoire mandataire, la Syrie d'aujourd'hui, l'indépendance promise se heurte aux exigences françaises. Face aux revendications syriennes, le 29 mai 1945, la France bombarde Damas faisant des centaines de victimes. Les Anglais interviennent. Malgré la colère de De Gaulle, les Français doivent céder et stopper toute activité militaire.

C’est le départ des Français de Damas, le 17 avril 1946, qui donne à la Syrie, premier pays à devenir indépendant à l'issue de la seconde guerre mondiale, la date de sa fête nationale. Un symbole par rapport à la France.
 
La présence française en Syrie n'a rien à voir avec la colonisation du Maghreb, le nombre de Français sur place ayant toujours été extrèmement faible. Mais, «lorsqu’aujourd’hui le pouvoir syrien brandit l’épouvantail de la division fomentée par l’étranger, ce n’est pas complètement théorique puisque le mandat français a morcelé le pays, encouragé les mouvements régionalistes, imaginé plusieurs Etats, éphémères, sur des bases ethniques (Alaouites, Djebel druze); et surtout créé le Liban, littéralement séparé de la Syrie. Lorsque Bachar el-Assad évoque le risque du chaos, c’est aussi cette mémoire collective qu’il titille» note Ariane Bonzon.
  
Rencontre Assad-Sarkozy en 2008
Depuis l'indépendance en 1946, les relations entre les deux parties ont connu des hauts et des bas.Lors de la crise du canal de Suez en 1956 , Damas avait rompu avec Paris. Les relations sont rétablies en 1961, puis se gâtent de nouveau lors de la guerre civile au Liban. La France approuve tout d'abord l'intervention syrienne dans le cadre de la Force arabe de dissuasion en 1976. L'ambassadeur de France au Liban, Louis Delamare, est assassiné le 4 septembre 1981 et les soupçons se dirigent vers la Syrie.

Plus récemment, l'assassinat du premier ministre libanais Rafik Hariri en 2005 provoque une rupture entre Jacques Chirac et le clan Assad (Bachar el-Assad a succédé à son père Hafez en 2000). Les relations se réchauffent avec Nicolas Sarkozy qui tente un temps de jouer la carte de la Syrie dans la politique proche-orientale. Un réchauffement de courte durée.

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