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Turquie,  Asie-Pacifique

Quand les séries turques devancent les séries américaines à la télé

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 25/04/2014 à 09H18

Affiche série Muhteşem Yüzyıl
Affiche de la série «Muhteşem Yüzyıl» («Le siècle magnifique»). © DR

36% des séries importées dans le monde sont turques. Le chiffre, donné par Médiamétrie, place donc les séries télévisées turques devant le pays créateur de «Homeland» ou de «Game of thrones»… Résultat, dans certaines régions du monde, c’est vers la télévision née sur les rives du Bosphore que se tournent les regards des téléspectateurs.

Muhtesem Yüzyıl, Gümüs, Leyla ile Mecnun... Ces noms nous sont encore inconnus et pourtant ils cartonnent sur les petits écrans du monde entier. En effet, la Turquie est devenue non seulement le premier exportateur de séries, mais aussi le deuxième producteur mondial. La Turquie a vendu pour 150 millions de dollars de séries à l'étranger en 2013. C'est aujourd'hui l'exportateur de séries le plus dynamique au monde. Pas encore le plus gros producteur, mais celui qui connaît la plus importante croissance et les plus gros succès d'audience à l'étranger, précise BFM

En guise d'exemple, la série en costume Muhteşem Yüzyıl (Le Siècle magnifique), qui s'inspire de l'empire Ottoman, a été vendue dans quarante pays – principalement au Moyen-Orient et dans les pays d'Europe de l'est – et se hisse dans le palmarès des meilleures audiences 2013 de sept d'entre eux. Une série qui avait provoqué la colère des conservateurs en Turquie.

Vente aux Américains
«Au total, plus de 204 millions de téléspectateurs de l’Estonie à la Bosnie-Herzégovine en passant par la Lettonie ont été séduits en 2013 selon le site d’information Habertürk. La série s’est d’ailleurs hissée au premier rang des feuilletons les plus regardés dans ses pays. En Europe, après la Grèce, l’Italie s'est laissée tenter, mais les producteurs ne comptent pas en rester là et s’apprêtent à vendre la série en France», note le site Myeurop.info.

Les séries turques s'exportaient depuis longtemps chez les voisins du Proche et du Moyen-Orient. Par exemple, «La Vallée des loups», «L'Amour interdit» ont enregistré des taux d'audience jamais égalés au Moyen-Orient. En à peine dix ans, les séries made in Turquie sont devenues l'un des premiers produits d'exportation. «L'engouement du public arabe s'explique par sa proximité culturelle avec la Turquie. Une Marocaine s'identifie plus à une héroïne turque qu'à une actrice américaine», analyse la sociologue Nilüfer Narli, citée par Le Figaro.

Le phénomène ne fait que commencer et les séries turques gagnent du terrain. Selon Télérama, le thriller Son (The End), produit et tourné à Istanbul, a été acheté par Netflix et est donc visible aux Etats-Unis et va être adapté un peu partout en Europe (notamment en France).

Bande annonce de la série Hurrem Sultan (sous titres français)

«Montrer le vrai visage de la Turquie»
Y-a-t-il une recette spécifique à cette turkish touch ? Le producteur Fatih Aksoy attribue ce succès à la qualité des productions turques et, surtout, leur adaptation aux goûts d'un public avide de fictions mélodramatiques et de sagas historiques exaltant les splendeurs de l'empire ottoman. «Nos séries sont bien faites et correspondent à notre sensibilité», juge le patron de la société Medyapim, «la série américaine, c'est surtout de l'action. Chez nous, il y a de l'action, mais on montre aussi comment elle affecte la vie des personnages».

Pour mieux accrocher leur public, les scénaristes déclinent donc en versions locales les séries conçues à Hollywood. Grey's Anatomy (Doktorlar) ou Desperate Housewives (Umutsuz Evkadinlari) ont désormais leur pendant  turc. «Dans ma version de Desperate, les femmes sont musulmanes, elles lisent le Coran et quand quelqu'un meurt, elles se couvrent la tête», explique ainsi Fatih Aksoy, qui produit quarante épisodes par an des aventures de Yasemin, Zelis et Elif, les copies orientales de Susan, Gabrielle et Lynette.
 
Les productions se font sous l’œil vigilant du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel) turc. Pas de scènes d'amour explicites donc. Ni de référence à l'homosexualité. Dans le Desperate Housewives turc, le fils gay d'une des héroïnes a ainsi été habilement  transformé en voyou.
 
«Nous plaisons au Moyen-Orient et dans les Balkans car nos cultures sont proches, explique la réalisatrice de Umutsuz Evkadinlari, Eylem Koza. Et comme nous sommes plus libres en Turquie, ce public nous considère comme des modèles.» Le gouvernement islamo-conservateur d'Ankara ne s'y est pas trompé, en quête de toutes les influences à l'heure où il brigue le statut de grande puissance, au moins régionale. Rien de tel qu'une série à succès pour épauler une diplomatie conquérante.
              
Songül Öden joue ainsi régulièrement les porte-drapeaux de charme aux côtés du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan à l'étranger. «Je suis fière, au travers de cette série, de montrer le vrai visage de la Turquie», s'enorgueillit l'actrice.
              
«Au travers de ces séries, nos voisins découvrent non seulement des histoires, mais aussi la Turquie», confirme Hulya Tanriöver, de l'université  Galatasaray d'Istanbul. «C'est une Turquie déformée, certes, mais il y a toujours une part de réalité. Celle d'un pays musulman, européanisé et relativement développé», ajoute la sociologue. «Pour ces pays-là, la Turquie est un peu l'Occident.»

Bande annonce "Çalıkuşu" (Le roitelet)