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République Démocratique du Congo: un regain de violence

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 26/03/2018 à 17H19, mis à jour le 26/03/2018 à 18H24

Femmes congolaises marchant à Butembo dans province Nord-Kivu
Femmes congolaises marchant à Butembo, dans la province du Nord-Kivu, le 10 novembre 2011. © EDUARDO SOTERAS / AFP

Des milliers de civils subissent un regain des violences pour des raisons obscures depuis un an dans les villages du Kivu (est de la RDC). Des villages menacés par des hommes en armes qui tuent, qui violent et qui pillent. On ne sait pas exactement qui sont ces hommes, parfois présentés comme d’anciens militaires démobilisés.


Cyndie (le nom a été changé) porte un tee-shirt à l'effigie de Minnie la souris. Comme n'importe quelle gamine de dix ans. L'écolière raconte qu'elle s'est fait violer par des miliciens dans l'est de la République démocratique du Congo…
                       
La protection des civils représente la priorité des Nations unies, qui renouvellent le 27 mars 2018 le mandat de leur force en RDC, la plus importante au monde avec quelque 16.000 militaires, sur fond de tensions politique, sécuritaire et humanitaire en plein processus électoral. Mais la petite Cyndie raconte que son village de Kabikokole dans la région de Bukavu a été attaqué début février 2018 par les miliciens Raïa Mutomboki. En 2011 et 2012, ces «rebelles» étaient présentés comme un groupe d'auto-défense contre les «envahisseurs» hutus rwandais du FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda).
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La fillette et deux autres femmes victimes de Kabikokole, Mwavita, 19 ans, et Riziki, 35 ans, se font soigner à l'hôpital de Panzi à Bukavu, dirigé par le charismatique gynécologue-obstétricien Denis Mukwege, «l'homme qui répare les femmes». «En 2015, on avait observé un diminution sensible des violence sexuelles. Mais malheureusement depuis fin 2016 et 2017, il y a là vraiment une augmentation», affirme à l'AFP le Dr Mukwege. Son hôpital dispose de 450 lits dont 200 pour les «SVS» (victimes de violences sexuelles).
           
Le profil des auteurs évolue: «Aujourd'hui la majorité des violences sexuelles commises au Sud-Kivu le seraient par des civils et non plus par des hommes en armes - forces de sécurité et groupes armés. Cependant, beaucoup de soi-disant civils sont d'anciens "rebelles" démobilisés de fait», lit-on dans un document de la Fondation de Panzi, co-signé par ses partenaires Médecins du monde et Union européenne.
           
La violence, toujours et encore
Cette belle terre du Kivu, avec ses collines verdoyantes qui dévalent en pente douce vers les eaux du lac, a basculé dans l'horreur en 1994, avec le contre-choc du génocide rwandais et l'arrivée massive de hutus fuyant le nouveau «tutsi power» de Kigali. Théâtre de rivalités régionales, les deux guerres du Congo (1998-2003) ont fait des millions de morts. Quinze ans plus tard, le nombre des victimes a diminué, et les Etats voisins (Ouganda, Rwanda...) n'interviennent plus sur le sol congolais - en tous cas plus directement. Mais des dizaines de groupes armés étrangers (ADF ougandais et FDLR rwandais) et congolais sont toujours actifs, au nez et à la barbe des forces régulières et des Casques bleus.

Femme congolaise réfugiée à Bunia nord-est RDC
Femme congolaise réfugiée à Bunia (nord-est de la RDC) le 28 février 2018. © JOHN WESSELS / AFP

Ces «inciviques», euphémisme utilisé par l'armée congolaise, ont perpétré 106 meurtres et 80 enlèvements en février 2018 dans les deux provinces du Sud et du Nord Kivu, selon le Groupe d'experts du Congo (GEC). A Goma, la capitale du Nord-Kivu, le centre hospitalier Bethseda, géré par la Croix Rouge, accueille des blessés par balles. «Depuis mi-août 2017, les prises en charge ont augmenté. On avait 64 lits, on est passé à 92 lits», détaille une source médicale. «Les amputations sont relativement courantes ici».
 
Dans une chambre, Alain (le prénom a été changé), 28 ans, ne reverra plus jamais la route où il a été attaqué en février dans la région de Beni, dans le nord de la province près de l'Ouganda. Le journalier a perdu la vue. «Je ne savais pas que c'étaient des rebelles. J'ai vu trois personnes munies de roquettes. Je me suis demandé: que font ces gens ici? Ils ont alors tiré sur nous», raconte le jeune non-voyant, originaire d'une région terrorisée par les mystérieux Allied Defense Force (ADF), de présumés islamistes ougandais.
 
Pourquoi la violence perdure-t-elle 23 ans après le drame du Rwanda, désormais havre de paix et de relative prospérité où s'installent des Congolais qui fuient l'insécurité et les conditions de vie précaires à Bukavu et Goma? Il y a les explications classiques et officielles: les groupes armés continuent de défendre leur communauté (Nande, Hutus...) et se battent pour le contrôle des ressources naturelles (coltan, or...).

Et il y a des hypothèses invérifiables, des rumeurs persistantes. «Beaucoup de groupes armés reçoivent encore des soutiens de la part des forces de sécurité congolaises et des membres de gouvernement. On voit un lien clair entre l'augmentation des violations des droits humains et la volonté du président Kabila de s'accrocher au pouvoir», a résumé en février la directrice pour l'Afrique centrale de l'ONG Human Rights Watch Ida Sawyer - persona non grata en RDC depuis 2016.