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Retour sur la vraie histoire du viol à l'origine du film «La Belle et la Meute»

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 17/10/2017 à 08H52, mis à jour le 17/10/2017 à 08H52

Mariam al-Ferjani dans «La Belle Meute» Kaouther Ben Hania
Mariam al-Ferjani joue le rôle de la jeune fille violée, connue en Tunisie sous le pseudonyme de Meriem Ben Mohamed. © Jour2fete productions

«La Belle et la Meute» est un film tunisien qui retrace la quête de justice d’une jeune étudiante violée. Un combat toujours délicat, surtout quand, en plus, les coupables sont des policiers. Ce film est tiré d’une histoire vraie qui a secoué le pays après la révolution. Retour sur cette affaire et ses suites qui sont à l’origine du film (et précédemment d’un livre: «Coupable d’avoir été violée»).


La jeune femme, une étudiante de 28 ans, victime du viol dans le film de Kaouther Ben Hania, qui s’est faite connaître sous le pseudonyme de Meriem Ben Mohamed, avait été violée dans la nuit du 3 au 4 septembre 2012 par deux policiers. Elle avait raconté le crime à RFI: «Ils m'ont emmenée dans leur voiture. Dès que la voiture est partie, l'un deux m'a attrapée et a commencé à me violer. L'autre conduisait et regardait comme si de rien n'était. Ca a duré une heure et quart. Puis ils se sont arrêtés pour changer de place et là, pareil: l'autre m'a violée aussi.»

Meriem Ben Mohamed a porté plainte pour faire condamner ses violeurs. Un combat difficile dans une société encore traditionnelle. «Elle a porté plainte, brisant en toute conscience deux tabous de la société tunisienne: le viol et l’impunité dans la police», soulignait Libération.

15 ans de prison
Ce combat pour la justice a été rendu encore plus difficile par la personnalité des agresseurs, des policiers qui ont tout fait pour salir l’image de la victime. Au point que Meriem et son petit ami ont été un temps poursuivis pour «atteinte aux bonnes mœurs».
 
En Tunisie, l’affaire a eu un grand retentissement. «Les organisations de défense des droits de l'Homme sont scandalisées, et au sein du gouvernement, la ministre de la Femme, Sihem Badi, a fermement condamné ce viol. Les parlementaires tunisiennes, y compris les membres du parti islamiste au pouvoir, ont également pris position en signant un texte en faveur de la victime», notait RFI en 2012. 

Finalement, ténacité de la victime et publicité autour de l'affaire aidant, la plainte contre le couple a été abandonnée et les policiers se sont retrouvés au tribunal. «En mars 2014, les policiers ont donc écopé de sept ans, une peine jugée trop "clémente" par les avocats de la jeune femme. Le Parquet avait alors interjeté appel en indiquant tenir "à la qualification des faits comme étant des rapports sexuels sous la contrainte avec menace d'usage de violence", crime passible de la peine capitale. (une peine qui n’est plus appliquée en Tunisie, NDLR)», racontait Paris Match. Finalement, en novembre 2014, la Cour d'Appel a condamné des deux policiers à 15 ans d'emprisonnement. 

La victime face aux policiers photo film
La victime face aux policiers (photo du film). © Jour2fête

La place des femmes en Tunisie
La jeune fille a écrit le livre Coupable d’avoir été violée en 2013 (Michel Lafon), où elle a raconté son histoire. Dans ce texte, elle met en lumière certains maux de la société tunisienne, pourtant l'une des plus modernes du monde arabe. «Le rapport à la sexualité; la frustration et la violence qu’elle génère, l’honneur, la virginité de la femme ou encore l’absence de liberté et l’omniprésence d’un système patriarcal sont esquissés dans ce témoignage poignant», précise Afrik.com.

Le cas de Meriem est-il isolé? Sans doute, mais il traduit une situation difficile pour les femmes en Tunisie. «La Tunisie fait figure de leader dans la région en termes de droit des femmes, mais certaines pratiques et textes de lois demeurent archaïques et peuvent se retourner contre les victimes», explique dans Le Monde Majda Mughrab, chercheuse auprès d’Amnesty International, citant notamment «le rôle des agents de l’Etat pour faire perdurer l’impunité».

Selon une étude de 2010, près de 47% des femmes tunisiennes ont subi des violences au moins une fois dans leur vie, dont 15,7% de violences sexuelles. Le combat autour de cette affaire a sans doute fait légèrement progresser la situation... qui est loin d'être propre à la Tunisie.

Bande annonce de «La Belle et la Meute», de Kaouther Ben Hania.

Le film «La Belle et la Meute»
Le film de Kaouther Ben Hania raconte le début de l'affaire. Entre le viol et le dépôt de la plainte chez les policiers. La caméra suit la jeune femme, admirablement jouée par Mariam al-Ferjani, dans ses démarches pesantes sans aller jusqu'au bout de l'histoire. Elle zoome sur les lourdeurs que doit soulever la jeune femme pour se faire entendre, que ce soit dans le monde médical ou pire encore dans les locaux de la police.

Durant une nuit interminable, elle subit les regards, les remarques désobligeantes, les sous-entendus sur sa culpabilité, la violence des policiers pas habitués à être accusés, surtout par une femme. Le film évite les discours manichéens et la facilité, les hommes ne sont pas caricaturés. Meriem n'a rien d'une combattante, d'une militante. Abasourdie par ce qui lui est arrivé, elle veut juste la justice et malgré ce qu'elle subit, elle va jusqu'au bout.

Mais pour l'obtenir, combien d'obstacles, de couloirs interminables à franchir, combien de portes fermées à entrouvrir... un univers kafkaïen éclairé par le combat de l'héroïne.

«La Belle et la Meute»,
Film de Kaouther Ben Hania 

1h40 (sortie le 18 octobre)