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Roland Marchal: «L'attentat de Mogadiscio montre aussi que Chabab est puissant»

Par Eléonore Abou Ez@GeopolisAfrique | Publié le 20/10/2017 à 14H40

Roland Marchal spécialiste l'Afrique chercheur au Ceri.
Roland Marchal, spécialiste de l'Afrique et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri).

Le 14 octobre 2017, un attentat au camion piégé a visé un quartier animé de la capitale somalienne Mogadiscio, faisant plus de 300 morts. Tout porte à croire qu'il s'agit d'une attaque menée par le mouvement Chabab. Roland Marchal, spécialiste de l'Afrique et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri), revient sur le conflit somalien qui dure depuis 25 ans.


On croyait le mouvement Chabab affaibli, mais il reste menaçant. Est-il toujours puissant?
Le mouvement Chabab a une histoire très compliquée avec des hauts et des bas, comme tous les acteurs politiques somaliens. Chabab a été capable de durer beaucoup plus que les factions claniques qu’on a vues dans les années 90. D’une part, c’est une organisation politico-militaire, ce n’est pas simplement un groupe d’hystériques qui veulent tuer des gens en se faisant sauter. Ils ont un projet politique, un projet d’Etat pour la Somalie qui a des résonnances au sein de la population. Ils sont organisés, ont des structures sociales, des structures militaires et des structures clandestines. Ils produisent des biens publics.

Les Occidentaux veulent que ce soit des barbares absolus, mais la réalité est que Chabab a un projet de réorganisation de la société à partir d’une mise en œuvre de la charia (loi islamique), avec une vision assez appauvrie du salafisme qu’on pourrait retrouver en Arabie Saoudite. A partir de là, il prend certaines décisions, qui ont un avantage pour la population, comme le règlement des problèmes fonciers. Le gouvernement n’a jamais voulu s’intéresser à cette question. Le mouvement s’occupe aussi des dettes entre commerçants. En général, ce sont eux qui règlent les problèmes qui affectent le quotidien de la population.
 
En visant des civils, le mouvement Chabab ne perd-il pas le soutien dont il bénéficie au sein de la population?
Evidemment, ça joue contre eux, mais en même temps il y a une situation globale de violence. Chabab n’en est pas le seul acteur. Il y a aussi une violence des forces américaines et des forces gouvernementales. Le dernier attentat dessert Chabab, mais montre aussi que mouvement est puissant. Parce que, depuis une dizaine d’années, il a évolué dans la détermination des cibles. Initialement, quiconque était en contact de près ou de loin avec le gouvernement était une cible potentielle. Puis, Chabab s'en est pris principalement aux officiels de l’Etat et non plus à la femme qui vendait du thé aux soldats. Il reste toujours des dégâts collatéraux significatifs, mais il faut rappeler que les autres acteurs armés, qui disent défendre la loi et le bien, provoquent eux aussi des dommages collatéraux extrêmement importants, dont on ne parle jamais. Chabab joue sur le fait que des innocents sont tués parce que c’est une situation de guerre..

Dans le cas de l'attentat meurtrier de Mogadiscio, ce qui s’est passé n'est pas dans la logique de Chabab. Je suis complètement convaincu que la cible n’était pas à cet endroit de la ville. Plutôt que de tomber entre les mains de la police et de l’armée, les kamikazes se sont fait sauter plus tôt que prévu, quitte à provoquer un massacre de civils.

Pourquoi n’arrive-t-on pas à trouver une solution viable à ce conflit?
Depuis plus de dix ans, la communauté internationale guidée par les Etats-Unis défend l’idée qu'elle allait en finir avec ce mouvement, mais ça ne marche pas. Les Occidentaux, notamment, travaillent bien: ils visent des cibles et détruisent les infrastructures de Chebab, mais il n'y a rien de stratégique. Ce que l’on voit en Somalie, on l’a vu ailleurs, au Sahel, par exemple. On se place toujours dans une posture uniquement militaire et on ignore complètement la dimension politique parce qu’elle pose des questions gênantes. On n’a réglé aucun des problèmes sous-jacents à la guerre civile. On a pris des chefs, on a divisé le gâteau et les populations ont été oubliées. Les antagonismes sociaux qui ont prévalu durant la guerre civile n’ont jamais été réglés.

Il y a une forte implication internationale, mais pour les Somaliens, ce sont toujours des soldats qui tuent des musulmans et un gouvernement qui ne règle rien. Alors, une partie de la population ne voit pas la différence entre un pouvoir inefficace et les Chabab. C’est ce qui permet au mouvement d'exister encore.