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Rwanda : le gouvernement durcit le bras de fer avec l’opposante Diane Rwigara

Par Alain Chemali@GeopolisAfrique | Publié le 19/03/2018 à 09H06, mis à jour le 19/03/2018 à 09H51

Diane Rwigara
Opposante au président Kagamé et candidate, invalidée, contre lui à la dernière élection présidentielle, Diane Rwigara arrive, menottée, à la cour intermédiaire de Nyarugenge, à Kigali le 9 octobre 2017. Elle comparaissait pour «incitation à l'insurrection», un motif passible de 10 à 15 ans de prison. © CYRIL NDEGEYA/AFP

Depuis qu’elle a fait acte de candidature à la présidentielle contre Paul Kagamé, l’opposante Diane Rwigara a été confrontée à toutes sortes de tracasseries policières, judiciaires, voire intimes, avant d’être incarcérée. Dernier épisode en date, l’autorité fiscale rwandaise a annoncé que les actifs de sa famille allaient être vendus aux enchères. Le camp de l’opposante dénonce un abus de pouvoir.


A dater du 28 mars 2018, les actifs de l’entreprise rwandaise de cigarettes, Premier Tobacco Compagny, appartenant à la famille de l’opposante Diane Rwigara seront mis à la disposition du public pour une vente aux enchères.

Une dette fiscale de 6 millions de dollars 
C’est l’autorité fiscale au Rwanda qui en a fait l’annonce, rapportée par les sites Africanews et Africapostnews. Selon le gouvernement, cette mesure est destinée à éponger la dette fiscale, estimée à 6 millions de dollars, accumulée par l’entreprise.
 
Les personnes intéressées par les biens peuvent déjà les visiter dès le mardi 20 mars 2018 dans les locaux de la société à Gikondo, à la prériphérie de Kigali, a précisé le fisc.
 
La famille Rwigara qui rejette ces accusations, a annoncé son intention de faire appel de cette décision et estime qu’il s’agit encore d’une «machination politiquement motivée», selon Africapostnews.
 
En effet, depuis qu’elle a fait acte de candidature à l’élection présidentielle du 4 août 2017 contre le président Kagamé, élu à cette date avec 99% des voix pour un nouveau mandat de sept ans, Diane Rwigara a été la cible de multiples tracasseries, intimes d’abord, puis judiciaires.

Scandale intime et harcèlement policier 
Deux jours après l’annonce de sa candidature, invalidée par la commission électorale pour «falsification de signatures», des photos présumées d’elle, nue, ont circulé durant plusieurs jours sur les réseaux sociaux, sans que l’affaire ne soit jamais élucidée.
 
Au terme d’un mois de harcèlement par la police qui a suivi, selon un membre de sa famille, avec des convocations quasi quotidiennes, la jeune femme est arrêtée pour «atteinte à la sûreté de l’Etat» et pour «faux et usage de faux». Sa mère, Adeline et sa sœur, Anne Uwamahoro, sont également placées en détention provisoire pour «fraude fiscale».
 
«Ces arrestations ont été décidées suite au comportement des suspectes pendant l’enquête préliminaire. En particulier leur refus permanent de coopérer», indique le communiqué de la police.
 
Enfin, le 3 octobre 2017, au terme de dix jours de garde à vue dans les locaux de la police elle, sa sœur et sa mère sont inculpées pour «incitation à l'insurrection». Un motif lourd, passible de dix à quinze ans de prison.
 
Si l’accusation d’évasion fiscale, à l’origine des déboires judiciaires de la famille, n’a pas été retenue par la justice, sa sœur et sa mère sont accusées de «pratiques sectaires», sans plus de précision.
 
«Je suis punie pour m'être élevée contre l'oppression» 
Selon des sources à Kigali, citées par Afrique Media, la justice rwandaise détiendrait un enregistrement audio d’«une conversation entre une femme censée être la mère de Diane Rwigara et un mystérieux interlocuteur, que les sources présentent comme un proche du général Kayumba Nyamwasa, ennemi juré du président Paul Kagame, qui vit en exil».
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La veille de son arrestation, Diane Rwigara avait, dans un entretien accordé à l’AFP, dénoncé le caractère politique de ses ennuis judiciaires. Indiquant que la police lui avait confisqué ses papiers d’identités, ses ordinateurs et ses téléphones, elle affirmait: «Je suis punie pour m’être levée contre l’oppression et dire ce que je pense.»

Conférence presse Diane Rwigara
Diane Rwigara répond aux questions des journalistes, le 3 mai 2017 à Kigali, après l'annonce de sa candidature à l'élection présidentielle du 4 août, contre l'homme fort du pays, Paul Kagamé. © CYRIL NDEGEYA/AFP
 
Un point de vu partagé par son frère Aristide qui vit en exil aux Etats-Unis. Pour lui, il s’agit d’un montage des services secrets rwandais pour «punir Diane d’avoir voulu être présidente».
 
«Tout le monde nous avait mis en garde, tu ne peux dénoncer les crimes du pouvoir rwandais comme ma sœur l’a fait sans en subir les conséquences», a-t-il dit, selon Afrique Media.
 
Mettre la main sur la fortune du père
Âgée de 35 ans, Diane est la fille d'Assinapol Rwigara, un important entrepreneur dans l’industrie et l’immobilier, qui avait largement financé le Front Patriotique Rwandais (FPR) de Paul Kagamé avant que celui-ci ne prenne le pouvoir à Kigali.
 
Elle avait pris ses distances avec le FPR en février 2015, après le décès de son père dans un accident de la route, selon la police. Une version que Diane avait contestée, dénonçant plutôt «un assassinat». Son frère Aristide avait estimé pour sa part que le pouvoir tentait de mettre la main sur la fortune de son père.
 
Si la mise aux enchères des biens de la famille tend à accréditer une telle hypothèse, les déboires de l’ex-candidate détenue viennent, elles, illustrer les difficultés pour toute opposition à Paul Kagamé d'émerger.