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Sécheresse au Cap : la bataille est gagnée, mais pas la guerre

Par Julie Bourdin@GeopolisAfrique | Publié le 07/08/2018 à 14H55

Le barrage Theewaterskloof 20 février 2018
Le barrage de Theewaterskloof, qui fournit plus de la moitié de l'eau potable du Cap, le 20 février 2018. © REUTERS/Mike Hutchings

Alors que la France et le reste de l’Europe brûlent sous des températures caniculaires, la ville du Cap accueille des pluies plus que bienvenues. Après de longs mois d’inquiétude face à l’assèchement des réserves d’eau municipales, les Captoniens espèrent voir bientôt s’alléger les restrictions - mais la menace d’une pénurie n’a pas encore tout à fait disparu.


Trois années de sécheresse inédite, aggravée par le phénomène climatique El Niño, avaient installé un air de panique fin 2017 dans la province du Cap Occidental. «Nous avons atteint un point de non-retour», annonçait gravement la maire Patricia De Lille en janvier 2018 : Le Cap risquait de devenir la première métropole du monde privée d’eau.

Le «Jour Zéro», où plus une goutte ne coulerait des robinets, était initialement annoncé pour avril 2018 : l’armée prendrait alors en charge la distribution d’eau en bouteille, avec une limitation à 25 litres par personne et par jour. Une perspective inquiétante, dont les éventuelles conséquences sur la vie quotidienne des habitants, l’économie et la stabilité politique de la région alarmaient les experts.

Plus de sept mois plus tard, et alors que la date fatidique du «Jour Zéro» a été reportée plus d’une fois, l’eau coule toujours dans les salles de bain et cuisines du Cap. «Nous avons non seulement évité le “Jour Zéro” pour cette année, mais nous avons aussi suffisamment de réserves pour traverser sans encombres l’été 2019», a proclamé le 28 juin le maire adjoint Ian Neilson.

« Les citoyens responsables de la sortie de crise »
Ce ne sont pas seulement les giboulées des mois de mai et juin qui auront sauvé la ville : les efforts de la municipalité et de ses quatre millions d’habitants y ont compté pour beaucoup.

«Sans aucun doute, ce sont les citoyens et leurs efforts pour réduire la demande en eau qui sont en majeure partie responsables de la sortie de crise», explique Kevin Winter, professeur à l’Université du Cap et directeur d’un groupe de recherche sur la gestion de l’eau.

Des campagnes de communication sans relâche de la part de la mairie ont réussi à mobiliser les consciences face à l’urgence de la situation. La municipalité a mis en place des mesures drastiques : limitation de la consommation d’eau à 87 litres par personne et par jour, puis à 50 litres depuis le 1er février, sous peine d’amendes.

La chasse d’eau ne se tire que pour la «grosse commission», même dans les restaurants, bars et hôtels de cette ville très touristique. Les douches durent deux minutes. Les artistes prêtent la main à la cause : le gouvernement de la province va jusqu’à sponsoriser un album qui reprend plusieurs musiques populaires en les raccourcissant à deux minutes pour encourager les consommateurs à limiter leur temps de toilette. Les eaux usées sont récupérées et réutilisées deux, trois fois.

Ces efforts drastiques ont porté leurs fruits. La population a réussi à réduire de moitié sa consommation d’eau par rapport aux chiffres de 2015 : 498 millions de litres par jour en moyenne cette semaine, contre 1200 millions au pic de consommation en février 2015. Les réservoirs de la province sont aujourd’hui remplis à 56,8% de leur capacité. L’année dernière, à la même époque, ils l’étaient à moins de 28%, selon des chiffres publiés régulièrement par la mairie.

Des enfants passent devant flaque d'eau après fortes pluies au Cap
Des enfants passent devant une flaque d'eau après de fortes pluies au Cap, le 26 avril 2018. © REUTERS/Sumaya Hisham
Face au réchauffement climatique, la menace reste présente
Si les Captoniens se réjouissent de la disparition de la menace latente du «Jour Zéro», les autorités prennent toutes les précautions possibles. «Nous avons eu de bonnes précipitations en mai et juin, mais le mois de juillet a été bien en-dessous de la moyenne et août n’a pas l’air plus prometteur», tempère Kevin Winter : «Nous ne sommes pas encore sortis des ennuis !».

Les restrictions de consommation ne seront levées que lorsque les réservoirs atteindront 85%, a expliqué le directeur régional du Département d’eau et de sanitation, Rashid Khan, au journal News24.

Les principales inquiétudes concernent maintenant le long terme. Le Cap semble avoir échappé temporairement à une crise imminente, mais les experts s’accordent : face au réchauffement climatique, dans un pays déjà aride, la province doit s’attendre à faire face à cette menace à nouveau dans un futur proche.

Alors, la ville investit dans des solutions variées. Trois usines de dessalement, construites courant 2017, fonctionnent depuis le 3 août, transformant collectivement huit millions de litres d’eau de mer en eau douce par jour. Des options plus originales sont aussi envisagées : l’expert en sauvetage maritime Nick Sloanne a notamment proposé de remorquer un iceberg de 100 millions de tonnes jusqu’au Cap pour en récupérer l’eau douce.

«Nous avons beaucoup appris de cette crise, notamment sur les moyens de mobiliser les populations», explique Kevin Winter. «Les autorités sont maintenant profondément engagées dans la gestion quotidienne des ressources d’eau, et élaborent une stratégie bien plus sensible aux réalités du dérèglement du climat».

Le Cap n’est pas encore hors de danger, mais la ville sait désormais où trouver la porte de sortie. Des enseignements qui pourront se révéler utiles pour guider d’autres pays dans l’adaptation au changement climatique.