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Serbie: un méga-projet d’urbanisme émirati contesté

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 12/06/2016 à 17H42, mis à jour le 12/06/2016 à 17H54

Des hôtesses marchant près d'une affiche projet «Belgrade sur l'eau»
Des hôtesses, abrités par des parapluies, marchent près d'une affiche du projet «Belgrade sur l'eau» le 27 septembre 2015. L'image est-elle prémonitoire et le projet va-t-il tomber... à l'eau?  © AFP - ANDREJ ISAKOVIC

Des milliers de Belgradois ont manifesté le 11 juin 2016 contre un projet immobilier pharaonique de quelque 3 milliards d'euros, mené par un promoteur émirati à Sava Mala, quartier bohême de la capitale serbe. Il s’agit de la plus importante opération de développement de l’histoire du pays. Peu transparent, celle-ci soulève de nombreuses interrogations.

Belgrade, la capitale de la Serbie, est-elle en passe de devenir le Dubaï des Balkans ? Le méga-projet «Belgrade sur l’eau» amène en tout cas à se poser la question. Il prévoit «l’aménagement de 177 ha le long des rives de la Save, avec la construction d’un quartier d’affaires de 750.000 m2, d’hôtels, de complexes de loisirs et d’immenses centres commerciaux», résume le journal suisse Le Temps. Et pour couronner le tout, une tour de 200 m de haut sur le modèle de la fameuse tour Burj Khalifa à Dubaï, l’une des plus grandes du monde, signale le site Bloomberg.

La Serbie et le promoteur immobilier émirati Eagle Hills ont signé en 2015 un accord sur un investissement de 2,75 milliards d'euros. Mais le coût total n’est pas connu. Et d’autres chiffres circulent : on parle de 3,1, voire de 3,6 milliards d’euros. Eagle Hills a notamment beaucoup travaillé à Dubaï où il a construit la Burj Khalifa. Le groupe investira directement 300 millions d'euros dans le projet, selon une déclaration des autorités serbes. Aucun détail sur le reste du financement n'a été révélé, ce qui suscite les critiques sur l'opacité du projet.

Pas d’appel d’offres
Arrivé au pouvoir en avril 2014, le Premier ministre serbe Aleksandar Vucic, 46 ans, issu des rangs du Parti progressiste serbe (conservateur et pro-européen), est apparemment pressé que les choses avancent. Dès mars 2015, il a décidé de faire passer l’opération immobilière belgradoise devant le Parlement serbe en procédure d’urgence. Laquelle a ainsi permis de procéder aux expropriations.

Une chose est apparemment sûre : il n’y aura pas d’appel d’offres. «Les grands projets demandent une procédure démocratique, et celui-ci a besoin d’un appel d’offres public (national) et international», fait valoir l’Académie d’architecture serbe, cité par Courrier International. Interrogé à ce propos, le chef du gouvernement répond, cité par Le Temps: «Cet investissement est offert à la Serbie. Quand on vous fait un cadeau, vous n’exigez pas une procédure d’appel d’offres.»

L’Académie d’architecture évoque aussi une opération «irréalisable». De son côté, Transparentnost Serbia, branche serbe de Transparency International, s’étonne du manque de précision de l’ensemble. «Le risque de négliger (son) coût économique ne fait que souligner (son) importance politique», analyse l’ONG.

«Nous ne vous laisserons pas faire»
Est-ce à dire qu’en l’occurrence, le politique prime sur l’économique ? Aleksandar Vucic entretient apparemment des relations suivies avec les dirigeants d’Abu Dhabi. Et n’hésite pas à faire état de son amitié personnelle pour le prince héritier Cheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan, par ailleurs ministre de la Défense. Pendant la campagne des législatives de 2014, il avait promis d’importants investissements émiratis. Alors que dans les années 90, il était connu pour sa réthorique anti-musulmane

Aleksandar Vucic signant document avec représentant groupe Eagle Hills

Le Premier ministre serbe, Aleksandar Vucic, signe un document avec un représentant du groupe émirati Eagle Hills, Mohamed Alabbar, le 27 septembre 2015, jour de l'inauguration officielle du chantier «Belgrade sur l'eau». Là aussi, les deux hommes doivent se protéger sous des parapluies de l'eau venue du ciel... © AFP - Anadolu Agency - Medin Halilovic


Quoiqu’il en soit, depuis l’arrivée au pouvoir en 2012 du Parti progressiste serbe, on assiste, dixit Le Temps, à une «OPA lancée» sur la Serbie par la famille royale d’Abu Dhabi. La compagnie aérienne des Emirats, Etihad, a ainsi racheté Jat Airways, son homologue serbe, devenu depuis Air Serbia. Tandis que le groupe Al Dahra a acquis «plus de 10.000 hectares de terre arable en Voïvodine» (nord), observe Courrier International. A tel point qu’en 2015, les Emirats étaient «en passe de devenir le plus gros investisseur étranger en Serbie».

Pour le Premier ministre serbe, le projet immobilier belgradois est «historique». Apparemment, les habitants de Sava Mala ne l’entendent pas de cette oreille. Et n’hésitent pas à descendre dans les rues de la capitale. La manifestation du 11 juin est la troisième du genre. «Voleurs», «Nous ne vous laisserons pas faire !», ont crié les participants qui ont jeté des dizaines… de rouleaux de papier toilette contre le siège du gouvernement. Une autre fois, des manifestants avaient pénétré dans la mairie, munis de bouées de natation, «pour empêcher Belgrade de se noyer», signale RFI

Pour l’instant, Aleksandar Vucic entend toujours aller de l’avant. 200 millions ont apparemment déjà été dépensés pour la viabilisation du site. Mais le mouvement de protestation, qui prend de l’ampleur, met le chef du gouvernement dans l’embarras. Le projet aboutira-t-il ? Certains en doutent. «Et cela pour deux raisons : d’abord, ce ne serait pas la première fois que des annonces grandiloquentes n’aboutissent pas en Serbie ; et ensuite, on voit mal l’intérêt de construire des milliers de mètres-carrés d’appartements et de locaux de luxe dans un pays pauvre», rapporte RFI.

Manifestation à Belgrade 11 juin 2016

Des manifestants protestent le 11 juin 2016 à Belgrade contre le méga-projet immobilier «Belgrade sur l'eau». «Ne noyez pas Belgrade!», demande la banderole.  © AFP - Andrej Isakovic