Siachen, le tombeau de glace du Cachemire

Par Laurent Filippi | Publié le 16/04/2012 à 11H26, mis à jour le 25/10/2013 à 15H49

Le dimanche 8 avril, le président pakistanais Asif Ali Zardari se rendait en Inde pour rencontrer le Premier ministre indien Manmohan Singh.

Cette visite était la première d'un président pakistanais en Inde depuis 2005.

Le processus de paix amorcé en 2004 entre les deux pays, notamment sur le règlement du conflit du Cachemire, avait été stoppé net par les attentats de Bombay (166 tués) revendiqués par un groupe jihadiste pakistanais.

Le Cachemire, théâtre de deux des trois guerres entre l’Inde et le Pakistan, n’était pas prévu au programme des discussions. Mais un drame, une avalanche meurtrière (138 morts) survenue la veille sur le glacier de Siachen, a remis ce territoire au cœur des pourparlers.

Le glacier, situé à 6.000 mètres d’altitude dans le nord du Cachemire, véritable casse-tête cartographique, a été fortement militarisé par les deux pays depuis trente ans.

Si les éléments naturels tuent plus les hommes que les affrontements eux-mêmes, ils sont mis à mal par la militarisation à outrance pour une drôle de guerre sans véritable combat. En effet, la pollution qu’entraîne la présence de milliers de soldats dans cette région de l’Himalaya menace un écosystème fragile.

  • Le Glacier Siachen

    Le Glacier de Siachen

    En 1947, les Britanniques se retirent de l'Empire des Indes. C’est la partition entre l’Inde hindouiste et le Pakistan musulman. S’en suit un conflit armé autour du Cachemire.

    En 1949, sous l'égide des Nations-Unies un accord de paix est signé et une ligne de cessez-le-feu est créée, la Line of Cease-Fire (LoC). Mais cette frontière est mal définie et cette partie de l’Himalaya devient alors un no man's land.

    Dans la région du Cachemire, ce tracé est très contesté. Et le glacier du Siachen en devient un symbole.

    © REUTERS/Pawel Kopczynski

  • Un soldat indien

    Un soldat indien

    traverse un cours d'eau lors d’un entraînement.

    Trente-cinq ans plus tard, les deux pays veulent s'approprier le glacier. Sous couvert d’expéditions en montagne au début des années 80, le Pakistan essaie de s’installer sur le glacier.

    L’Inde y voit un désir de conquête et son armée forme des hommes à vivre dans des conditions extrêmes, entre autres, en Alaska.

    En 1984, l’armée indienne installe soldats et matériel sur le glacier. En réplique, le Pakistan fait de même.

    © REUTERS/Pawel Kopczynski

  • Des villageois

    Des villageois

    recherchent leurs biens à Ramwari, le 23 février 2012.

    Les avalanches au Cachemire sont courantes.Trois ont eu lieu dans la région, le 23 février 2012.

    A Dawar et Sonamarg, ces sont deux campements de l'armée indienne qui sont emportés par la neige. Seize soldats périssent, trois sont portés disparus.

    A Ramwari, seules des cabanes de villageois et des tentes militaires sont touchées, sans faire de victimes.

    © AFP PHOTO / Rouf BHAT

  • Vue aérienne

    Vue aérienne

    de l’avalanche du samedi 7 avril 2012.

    Aux premières du jour, l’avalanche engloutit Gayari, un camp de l’armée pakistanaise installé sur le glacier depuis vingt ans.

    Cent vingt-sept soldats et onze civils y trouvent la mort sous vingt-cinq mètres de neige.

    Ces soldats s’ajoutent à la longue liste des disparus du plus haut champ de bataille du monde, à près de 6.300 mètres d’altitude.

    © AFP PHOTO / INTER SERVICES PUBLIC RELATIONS

  • Les recherches

    Les recherches

    après l’avalanche du samedi 7 avril 2012.

    Malgré les moyens très lourds déployés dans cette zone reculée aux conditions météorologiques difficiles, aucun survivant n’a pu être retrouvé.

    Cent cinquante militaires, aidés de déneigeuses, d’hélicoptères et de chiens renifleurs ont ratissés pendant plusieurs jours la zone, en vain.

    Le Premier ministre indien, Manmohan Singh, a offert son aide au président pakistanais, Asif Ali Zardari. Ce dernier l'a remercié sans toutefois répondre à cette proposition.

    © AFP PHOTO / INTER SERVICES PUBLIC RELATIONS

  • L'armée indienne

    L'armée indienne

    au retour d’un entrainement, le 4 octobre 2003.

    Les 5.000 soldats indiens et 2.000 soldats pakistanais vivent dans des contions très difficiles. Sur le glacier, la température peut descendre parfois jusqu'à -60 degrés.

    Le manque d'oxygène, les crises cardiaques ou les avalanches sont les principales causes de décès. En moyenne, un soldat indien meurt tous les jours et un soldat pakistanais tous les trois ou quatre jours.

    Seuls quelques dizaines de militaires sont morts lors des conflits sur le glacier.

    © REUTERS/Pawel Kopczynski

  • Des soldats pakistanais

    Des soldats pakistanais

    pointent une pièce d’artillerie vers les positions indiennes.

    Ces déploiements militaires ont un coût : 60 millions de dollars par an pour le Pakistan et plus de 200 pour l'Inde, selon le quotidien pakistanais The News .

    © REUTERS/Muzammil Pasha

  • En file indienne

    En file indienne

    Si le conflit dans les montagnes de l'Himalaya tue des hommes, il détruit aussi l’écosystème.

    Selon le rapport du climatologue américain Neal Kemkar, publié en 2005, les milliers de soldats qui y séjournent entraînent une pollution désastreuse.

    Selon des officiers indiens, la zone serait en passe de devenir «la plus grande et haute décharge du monde». Rien que du côté indien, il y a «plus de 900 kilos de déchets humains jetés chaque jour dans des crevasses».

    © REUTERS/Pawel Kopczynski

  • Un soldat rejoint son camp

    Un soldat rejoint son camp

    Le climatologue notait que 40% des déchets militaires étaient composés de métaux et de plastiques, qui«se fondent dans le glacier en polluants permanents, libérant dans la glace des toxines telles que le cobalt, le cadmium et le chromium», «les déchets parviennent in fine dans la rivière Indus, contaminant l'eau dont dépendent des millions d'Indiens et de Pakistanais».

    Il estimait alors que le conflit avait fait perdre au Siachen une partie de sa flore et de sa faune, menaçant ours bruns et léopards des neiges.

    © REUTERS/Pawel Kopczynsk

  • Bunker indien

    Bunker indien

    Mouvements de troupes, exercices, tirs…«la moitié de cette fonte est due à la présence militaire».

    L'aspect environnemental inquiète les experts. Le glacier, l'un des plus grands au monde, a fondu de 10 km en 35 ans. Il ne mesure plus que 74 km, selon l'Institut de politique du développement durable (centre de recherche d'Islamabad).

    L'hydrologiste pakistanais Arshad Abbasi estime que 30% du glacier a fondu depuis 1984, «alors que les glaciers alentour se sont étendus».

    © REUTERS/Fayaz Kabli

  • Gardiens glacier

    Gardiens du glacier

    Abbasi, comme le colonel pakistanais Khan, alpiniste, spécialiste de la région, estime que ce drame doit mettre fin à cette guerre stupide et inutile. S’ils espèrent une démilitarisation, les fièvres nationalistes qui agitent Islamabad et Delhi ne vont pas faciliter une résolution rapide du problème.

    Le scientifique rêve de faire du Siachen un«parc de la paix». «L'Inde et le Pakistan ne se font plus la guerre, ils font la guerre au glacier», peste-t-il.«Et la nature se venge en tuant des soldats».

    © AFP PHOTO / Dibyangshu SARKAR

  • Quand tentes

    Quand les tentes

    des campements militaires se fondent dans le paysage.

    Les armes se sont tues sur le Siachen après un cessez-le-feu décrété en 2003, et la région ne présente pas un grand intérêt stratégique.

    Cette tragédie pourrait accélérer la démilitarisation du glacier. Les deux parties en conviennent, la présence de militaires indiens et pakistanais dans cette région hostile n'a plus guère de raison d'être.

    © AFP

  • Localisation glacier

    Localisation du glacier

    - Etat de Jammu-et-Cachemire
    - Zone Gilgit-Baltistan
    - Massif Karakoram

    © AFP Auteur pp gil/pld