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Syrie: entre l’Iran et la Turquie, une fragile alliance de circonstance

Par Alain Chemali@GeopolisFTV | Publié le 07/01/2017 à 12H53

Mohammad Javad ZarifSergueï Lavrov Mevlüt Cavusoglu.
Les trois chefs de la diplomatie, iranien, Mohammad Javad Zarif, russe, Sergueï Lavrov et turc, Mevlüt Cavusoglu, après leur conférence de presse commune le 20 décembre 2016, à Moscou. © Natalia KOLESNIKOVA/AFP

Les pourparlers de paix sur la Syrie, prévus par Moscou, Ankara et Téhéran à la fin janvier au Kazakhstan sont-ils compromis par les tensions entre Turcs et Iraniens? Rien n’est moins sûr en raison du pragmatisme des dirigeants, mais ils s’annoncent compliqués et pourraient ne pas aboutir dès le premier round de négociations comme l’affirme un haut responsable de la République islamique d’Iran.


A quelques jours des pourparlers entre Moscou, Ankara et Téhéran, à Astana au Kazakhstan, pour établir un plan de règlement du conflit syrien, deux membres de cette «troïka», comme l’appelle le chef de la diplomatie russe, ont échangé des propos plus aigres que doux.
 
Sur fond d’offensive d’envergure du régime syrien à Wadi Barada, dans les environs de Damas, la Turquie a brusquement changé de ton. Le ministre des Affaires étrangères turc a accusé le régime de Bachar al-Assad et le Hezbollah libanais, la milice chiite pro-iranienne, d’être responsables des violations du cessez-le-feu concocté par Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan et adopté par l'ONU.

Téhéran demande à Ankara de ne pas compliquer davantage la situation en Syrie 
Mettant en garde contre un échec des pourparlers d’Astana, Mevlüt Cavusoglu a même interpellé directement l’Iran, lui demandant de «faire pression» sur ses deux alliés pour faire cesser ces bavures et garantir la tenue des négociations de paix.
 
Il s’est aussitôt attiré une réponse cinglante de Téhéran. «Les remarques non-constructives de responsables turcs ne feront que compliquer davantage la situation actuelle et accroître les problèmes vers la solution politique à la crise syrienne», a déclaré Bahram Ghasemi, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères.
 
Depuis Damas où il se trouvait, le président de la commission des Affaires étrangères et de la Sécurité nationale du Parlement iranien, a confirmé un flottement dans l’initiative trilatérale et fait part de son scepticisme sur sa réussite.
 
Evoquant avec distance le «plan russo-turc», auquel l'Iran est pourtant associé, Alaeddin Borouderji a estimé qu’«il n’était pas facile». «C’est compliqué, a-t-il dit, je ne crois pas que cela permettra d’aboutir à une solution lors du premier round de discussions.»
 
Une manière d’annoncer que l’Iran était prêt à faire traîner en longueur les négociations si la Turquie se montrait par trop gourmande dans le cadre du règlement du conflit syrien.

Chacune des puissances régionales veut «une part du gâteau» syrien
En participant à la Troïka mise sur pied par Moscou, Ankara et Téhéran ont accepté de faire abstraction des divergences qui les opposent au profit d’un règlement mettant les traditionnels ténors américain et européens à l’écart de la solution.
 
«Cette solution doit garantir à chacune des puissances régionales une sphère d’influence en Syrie», affirme Jana Jabbour. Pour cette professeure de sciences politique à Paris et à Beyrouth, interrogée par le quotidien L’Orient-Le Jour, chacun veut s’assurer «une part du gâteau sur le marché de la reconstruction du pays et un rôle actif et influent dans les futurs négociations sur la reconfiguration politique du pays».
 

Mais entre ces partenaires de circonstance, les divergences peuvent ressurgir à tout moment, car les deux pays sont autant alliés que concurrents. Dès le début du soulèvement syrien en mars 2011, le pouvoir turc, musulman sunnite, transgressant sa règle du «zéro problème avec les voisins», avait pris position pour les insurgés contre Bachar al-Assad.
 
Alors que la République islamique chiite, alliée stratégique de Damas, prenait fait et cause pour le pouvoir alaouite et lançait les milices chiites du Hezbollah, pure création de Téhéran au Liban, ainsi que les milices irakiennes du al-Hashd al-chaabi, (la mobilisation populaire), à sa rescousse.
 
Par ailleurs, la Turquie met depuis 2015 sa base aérienne d'Incirlik à disposition des avions alliés occidentaux, menant des opérations contre les djihadistes en Syrie. Elle a même autorisé l’OTAN à installer sur son territoire un bouclier anti-missile pour se prémunir des avions russes et se protéger contre d’éventuels tirs provenant de Syrie.

Le ministre turc Mevlüt Cavusoglu président iranien Hassan Rohani

L'image d'une solide poignée de main entre le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, et le président iranien, Hassan Rohani, le 26 novembre 2016 à Téhéran, en dépit des divergences et des méfiances réciproques entre leurs deux pays. © HO/IRANIAN PRESIDENCY/AFP


Une méfiance réciproque 
Une décision, en faveur des Etats-Unis, qui a fortement déplu à l’Iran déjà irrité par la coordination du soutien à l’opposition syrienne entre la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar. De plus, le Qatar dispose, depuis mai 2016, d’une base militaire sur le sol turc. Une première depuis la fin de l’empire ottoman.   
 
Enfin, l’opération «bouclier de l’Euphrate», lancée par Ankara à l’été 2016 en concertation avec Washington, sans en avertir Téhéran, avait renforcé la méfiance du régime iranien. Téhéran avait dénoncé une «violation de la souveraineté syrienne.»
 
En dépit de ces antagonismes et d’une longue histoire conflictuelle, les deux pays sont «condamnés à s’entendre», comme le souligne le Monde Diplomatique, en raison de l’importance de leurs échanges économiques et énergétiques.
 
La Turquie achète à l’Iran du pétrole et du gaz, tandis que Téhéran poursuit ses importations de biens de consommation turcs. Les dissensions croissantes ont malgré tout fait baisser le montant des échanges qui sont passés de 22 milliards de dollars en 2012 à 9,7 milliards en 2015.
 
En outre, «si l'Iran est toujours en position de va-t-en-guerre, il partage avec Ankara la même inquiétude quant à la montée en puissance et l'éventuelle autonomisation des Kurdes», selon la politologue Jana Jabbour.

Téhéran maintient ses forces sur le terrain
Pour l’heure, si l’impératif moscovite est de faire aboutir les négociations d’Astana fin janvier 2017, l’Iran ne baisse pas la garde pour autant. Après l’annonce, le 29 décembre 2016, de l’accord russo-turc pour un cessez-le-feu, l’Iran a démenti que les militants du Hezbollah allaient se retirer de Syrie.

«L'annonce du retrait des forces du Hezbollah de Syrie après le cessez-le-feu est fausse, et fait partie de la propagande ennemie», a affirmé Ali Akbar Velayati, haut conseiller du guide suprême iranien, lors d'une conférence de presse conjointe avec l'ancien Premier ministre irakien Nouri al-Maliki.
 
Dans le cadre de ce qui s’apparente à une opération de resserrement des rangs chiites, le commandant des milices irakiennes du Hashd al-Chaabi a été reçu le 5 janvier par le président syrien à Damas.
 
Venu formellement chercher «un feu vert» de Bachar al-Assad pour envoyer ses miliciens traquer les terroristes en Syrie, Falah al-Fayyad a expliqué, à sa manière énigmatique, cet engagement supplémentaire.
 
«Cette guerre ne définira pas uniquement l’avenir des peuples de la région, mais elle a aussi des retombées sur tous les peuples du monde, surtout que le terrorisme n’a pas de frontières», a-t-il prévenu.