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Taxer les robots: une idée qui divise les économistes

Par Michel Lachkar@GeopolisAfrique | Publié le 10/03/2017 à 09H37

Les robots remplacent ouvriers dans l'industrie automobile
Les robots remplacent les ouvriers dans l'industrie automobile (usine Porche à Leipzig). © AFP/JAN WOITAS / DPA

Les usines bourrées de robots ne sont qu’un petit avant-goût de la révolution industrielle à venir. Le seul véhicule autonome pourrait supprimer 6 millions d’emplois aux Etats-Unis. De nouveaux métiers liés au numérique apparaîtront, mais combien et à quel rythme? Si les usines tournent demain jour et nuit sans ouvriers, le financement de la protection sociale va-t-il se déplacer sur les machines?


Robots, imprimantes 3D, objets connectés, machines intelligentes, big data… La révolution de l’intelligence artificielle ne fait que commencer et sera sans doute coûteuse en emplois, même si la question divise les économistes.

Alors que des taxis sans chauffeur roulent déjà dans les rues de Pittsburg et que des camions autonomes sont testés sur les autoroutes allemandes, que vont devenir demain les millions de conducteurs de camions, de bus, de métros, de trains, de taxis et même de tracteurs?

Le constructeur de moteurs d’avion Rolls-Royce a annoncé son programme Ocean Blue qui vise à faire naviguer dès 2020 sur les mers du globe des bateaux totalement automatiques, dépourvus d'équipage et de capitaine.

Dans un avenir pas trop lointain, des supermarchés munis de capteurs et de lecteurs optiques remplaceront les caissières. La plupart des biens de consommation pourront être commandés en ligne et livrés par des véhicules autonomes. Déjà dans les entrepôts d’Amazon, le stockage et l’expédition de marchandises sont entièrement automatisés.

Des dizaines de millions d’emplois de maintenance seront perdus, remplacés par quelques milliers de logisticiens et d’informaticiens. La plupart des métiers manuels et administratifs peuvent être réalisés plus efficacement et à moindre coût par les machines intelligentes, affirme un rapport de la banque d'Angleterre. Des imprimantes 3D fabriqueront jour et nuit toutes sortes d’objets. 

Les perdants de la révolution robotique
Un rapport récent de Deloitte affirme qu'environ un quart des emplois au Royaume-Uni sont menacés par l'automatisation au cours des deux prochaines décennies, dont plus de deux millions d'emplois dans le commerce de détail, un million et demi dans le transport et le stockage. La technologie des données sécurisées dite Blockchain pourrait à terme détruire des milliers d’emplois dans les banques, les cabinets d’avocats et de notaires.

Mais pour nombre d'économistes, ces gains de productivité généralisés, cette baisse des coûts de transport, devraient créer de nouvelles richesses, de nouvelles industries et de nouveaux emplois. Le Japon et l’Allemagne n’ont-ils pas investi massivement dans les robots, sans conséquence apparente pour l'emploi. Le Japon, parti le premier, emploie 250.000 personnes dans son industrie robotique. Même si une démographie en berne et une baisse de la population active expliquent en partie leurs bons chiffres de l'emploi. 

Depuis le métier à tisser, pour chaque révolution industrielle (électricité, informatique, internet), de nouveaux emplois ont toujours remplacé les anciens, mais la transition s’étalait sur plusieurs décennies. Ce schéma de destruction créatrice théorisé par Joseph Schumpeter va-t-il se poursuive?

«La robotisation ne tue pas le travail, elle le transforme», affirme l'économiste Vincent Charlet. «Mais la prochaine révolution industrielle ne reproduira pas nécessairement le passé», affirme l'historien Philippe Fabry dans la revue Contrepoints. La robotique alliée à l'intelligence artificielle risquent de perturber très rapidement un grand nombre d'industries, sans laisser à la société le temps de s'adapter aux changements. 
 
Il est à craindre que dans un premier temps la quatrième révolution industrielle ne détruise plus d’emplois plus qu'elle n'en crée. Il n’est pas sûr que les chauffeurs, les manutentionnaires ou les ouvriers licenciés ne se transforment rapidement en spécialistes du numérique. Le «turbo-capitalisme» lié à la nouvelle révolution technologique laissera-t-il le temps à la formation professionnelle de s’adapter à cette nouvelle donne?

Ce robot fabriqué par Yaskawa peut servir bière ou faire hamburger
Ce robot fabriqué par le groupe chinois Yaskawa peut servir une bière ou faire un hamburger © afp/imaginechina

De plus, le travail humain risque de voir sa productivité diminuer, comparativement à celle des robots. Cela va accentuer la pression à la baisse des salaires non qualifiés et à la hausse pour les électoniciens et informaticiens. De plus en plus de tâches laborieuses complexes seront donc en concurrence avec des machines.

La robotisation peut grandement améliorer le bien-être des individus: suppression des tâches répétitives, pénibles ou dangereuses. L'innovation sera socialement acceptée si ces aspects positifs profitent au plus grand nombre. Sinon, les perdants de la révolution numérique s’ajouteront aux perdants de la mondialisation.

A qui profite le progrès?
Pour la justice économique et pour la paix sociale, il est crucial que ce tournant soit anticipé. La robotisation en marche doit profiter à l'ensemble de la société. «Il faudra réfléchir un jour aux modes de répartition de la richesse produite par les robots. Quelle part ira au travail et quelle part au capital», affirme Catherine Simon, dirigeante de la société de robotique Innoecho. 
 
D’où l’idée de taxer les robots défendue par Benoît Hamon et par Bill Gates. Le fondateur de Microsoft assure qu'il faut imposer les robots au même titre et au même niveau que les salariés qu'ils remplacent. «A l'heure actuelle, si un travailleur produit, disons, une richesse de 50.000 dollars dans une usine, ce revenu est taxé. Si une machine vient et fait la même chose, il faudra imposer le robot à un niveau similaire», déclare Bill Gates.

Selon lui, les cotisations ne doivent plus reposer sur les seuls salaires: «Demain, asseoir les cotisations patronales sur la valeur ajoutée et non plus sur le travail est une manière directe de faire payer les robots, les machines, les algorithmes, c'est-à-dire tout ce qui contribue à la création de richesses.»

Un tel «impôt robot» a été défendu par l'eurodéputée luxembourgeoise Mady Delvaux dans un rapport débattu au Parlement européen début décembre 2016. «Si jamais le scénario "perte d'emplois" se réalise, alors cela remettra en question notre système de Sécurité sociale, les taxations, le financement... Pour le moment, notre système social repose sur l'emploi, sur la taxation du travail et donc il faudra réfléchir à des modèles alternatifs», déclarait Mady Delvaux à Libération en janvier 2017.

Un frein à l'innovation
Cet impôt est pourtant très loin de faire l'unanimité: «La taxe robot découragera la robotisation de l'économie. Elle condamnera les ouvriers à rester dans leurs usines», lance le libéral Gaspard Koenig. «On oublie que les robots créeront de la croissance et de nouveaux emplois. (...) Ce serait un frein à l'innovation et à la productivité dont à la compétitivité de nos entreprises.»

La définition même du robot reste à établir. A partir de quel niveau d'automatisation une machine sera-t-elle considérée comme un robot? Un ordinateur ou un logiciel sont-ils des robots? Par ailleurs, si la France est la seule à imposer une taxe sur les robots, ne risque-t-elle pas d'assister à leur délocalisation?

A défaut de pouvoir taxer les robots, n'est-il pas préférable de taxer la valeur ajoutée ou les dividendes? Pour les industriels, il faut au contraire réduire la fiscalité du capital pour attirer les investisseurs et rivaliser avec nos principaux concurrents. La guerre économique généralisée ne nous laisse pas de répit, mais la question de la taxation des usines sans ouvriers finira bien par se poser.