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Tchad: «Pour les activistes, Internet est devenu le seul espace de liberté»

Par Falila Gbadamassi@GeopolisAfrique | Publié le 03/05/2017 à 17H52, mis à jour le 30/05/2017 à 18H53

Abdelkerim Yacoub Koundougoumi activiste tchadien
Abdelkerim Yacoub Koundougoumi, coordinateur du mouvement citoyen Projet pour une alternative crédible au Tchad (PACT) le 31 mars 2017, lors du RightsCon à Bruxelles.  © Falila Gbadamassi

Abdelkerim Yacoub Koundougoumi est un acteur de la société civile tchadienne. Coordinateur du mouvement citoyen Projet pour une alternance crédible au Tchad (PACT), il revient sur la répression systématique dont sont victimes ceux qui dénoncent les abus du régime Déby, notamment sur la Toile, nouvel espace de liberté au Tchad. Entretien.


L’affaire Zouhoura (viol collectif d'une jeune fille par les fils des barons du régime tchadien) et la dernière présidentielle ont été l'occasion pour les Tchadiens d'être confrontés aux coupures d'Internet. Le phénomène semble nouveau au Tchad. Comment l’expliquez-vous?
Internet a permis aux Tchadiens de pouvoir communiquer et de se mobiliser sans que le pouvoir ne puisse les contrôler. Le gouvernement s'est très vite rendu compte qu'il était dépassé parce qu'il ne pouvait plus contrôler en amont les événements et ceux qui en sont à l'origine, avec ses services de renseignement, la police politique... Les gens utilisent désormais les réseaux sociaux - Signal, Télégram et autres - qui leur permettent de communiquer directement entre eux.

Cette prise de conscience est-elle récente?
Le gouvernement en a déjà pris conscience depuis un certain temps et essaie de contrecarrer le mouvement. En réduisant, par exemple, le débit d'Internet, en interceptant les emails... Bref, les autorités tchadiennes avaient commencé à s'organiser pour contrôler la communication numérique. Mais elles n'avaient ciblé jusque-là que les opposants classiques ou les têtes de pont de la société civile.

Mais entre 2014 et 2015, quand l'accès à Internet a commencé à se démocratiser dans le pays, que la téléphonie mobile s'est de plus en plus développée et que les gens ont commencé à découvrir Facebook et Twitter, tout a basculé. Le taux d'accès à Internet des Tchadiens est en train de passer de 0,5% à 3% de la population.

Le gouvernement a ainsi essayé d'étouffer l'affaire Zouhoura avec l'ancienne méthode: les autorités sont entrées en contact avec le père de la jeune fille pour lui dicter sa communication. Mais l'information était déjà diffusée sur les réseaux sociaux et le citoyen a comparé cette information avec celle diffusée sur les médias officiels. Evidemment, la version officielle était fausse. Tous les Tchadiens, y compris ceux de la diaspora, se sont approprié l'affaire Zouhoura. Cette dernière a permis au citoyen de se rendre compte qu’il avait du pouvoir. 

Le gouvernement tchadien a, lui aussi, compris que le citoyen est devenu journaliste, source d'information, qu'il est devenu un citoyen actif qui informe et dénonce en disant ce qu'il voit, sans avoir besoin d'intermédiaire, au monde. 


Un groupe jeunes manifestent au Tchad
Un groupe de jeunes filles manifeste devant le domicile de la jeune Zouhoura, victime d'un viol collectif, à N'Djamena le 15 février 2016. © Capture d'écran

C’est cela qui change aujourd'hui la donne au Tchad?
Oui. Avant, personne n'osait critiquer Déby dans la rue. Aujourd’hui, les gens manifestent en scandant: «Déby, dégage!». Et ils ne se contentent pas de le faire dans la rue, ils l’écrivent également sur les réseaux sociaux. 

C’est cette prise de conscience qui a amené à la mobilisation générale pour empêcher Idriss Déby de voler la présidentielle de 2016. Les meetings se sont organisés via les réseaux sociaux et comme l’opposition n’avait pas les moyens de contrôler les 15 ou 18.000 bureaux de vote, la société civile a décidé de s’organiser en y mettant des volontaires. Leur mission: informer en temps réel par SMS et tout autre moyen sur l'évolution des résultats du scrutin.

Cette façon de pousser Idriss Déby à la transparence – c’est ce que l’opposition souhaitait quand elle réclamait la biométrie mais les insuffisances du système n'auraient pas pu empêcher les fraudes –  a contraint le régime à se dévoiler.

Quand Déby a constaté qu’il était en train de perdre les élections, Internet, le téléphone et les SMS ont été coupés. Si les autorités tchadiennes n’avaient pas l’intention de tripatouiller les résultats, elles n’auraient pas eu besoin de recourir à une mesure aussi brutale. Grâce à l’intervention des Nations Unies, Internet a été rétabli mais le gouvernement s’emploie à le rendre difficile d’accès: coût élevé, faible débit, coupures d’électricité qui empêchent de recharger le téléphone…



Ce développement du numérique n'expose-t-il pas davantage les citoyens, les militants tchadiens?  
C’était plus risqué avant puisqu’il s’agissait d’un huis clos. Les citoyens se disent que s'ils sont mis en prison ou torturés, cela se saura desormais. C’est plutôt un outil de dissuasion. Aujourd’hui, même les gens qui se font racketter filment, prennent des photos et les postent sur les réseaux sociaux. Cette nouvelle donne a déstabilisé le régime qui a décidé de mettre en place une armée numérique. Son objectif: contrecarrer les actions des activistes, des citoyens en créant de faux profils sur les réseaux sociaux, en les traquant...

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère où les citoyens et la jeunesse ont déplacé l’espace classique de revendications, de débat, de manifestations sur le virtuel. Et il est devenu incontrôlable. On crée des groupes secrets où l'on échange en ligne… Ce déplacement du débat social, économique et politique l'a également rendu plus accessible à tous. De plus, on ne discute plus seulement en français, en anglais mais on échange aussi en dialecte. Une maman qui vit au village, qui n’a jamais été scolarisée, est capable de faire une vidéo avec son mobile pour dire ce qu’elle pense de sa situation économique… en langue vernaculaire. C’est inédit. Et son message est traduit et largement diffusé.  

Pour les activistes et les militants, Internet est devenu le seul espace de communication et de liberté. On ne peut pas distribuer de tracts, communiquer via les médias officiels qui demeurent inaccessibles. Les réseaux sociaux sont devenus l’alternative. Mais sur Internet ou dans la réalité, le régime tchadien se comporte de la même manière: il réprime. 

Vous avez témoigné à la dernière édition du Rights Con, le sommet sur les droits numériques organisé par l'ONG Access Now, de la situation des activistes tchadiens...
Ce sommet de Bruxelles sur les droits numériques est une belle tribune parce que l’on ne parle pas de ce que nous vivons. Mais cette rencontre m’a aussi fait comprendre que, nous, les francophones étions isolés. Tout le contenu de ce sommet est en anglais. Il faut que nous nous mobilisions afin que nous ayons accès à ce monde-là, qui me semble plus libre que le nôtre. plus dynamique et plus créatif… Il faut que les jeunes aillent partout, apprennent l’anglais et découvrent le monde. De même, il faut que l’effort inverse soit fait vers le français, que les termes soient traduits. Mais dans l’immédiat, tu t’adaptes ou tu meurs ! C’est du darwinisme pur et dur.

Internet, d’une certaine manière, a-t-il apporté la démocratie au Tchad?
Internet n’apporte pas la démocratie mais la possibilité de pouvoir réaliser quelque chose qu’un petit groupe de personnes empêche la majorité de faire en utilisant la répression et les méthodes classiques de dissuasion. C’est un nouveau monde qui ouvre ses portes et les Tchadiens sont en train de s’y engouffrer.

Des gens ont été tués, arrêtés à l’instar aujourd'hui de Nadjo Kaïna Palmer, coordinateur de Tournons la page (TLP) et porte-parole du mouvement citoyen Iyina («On est fatigués»), Bertrand Solloh Gandere, chargé de mobilisation de TLP et rapporteur du mouvement Iyina et Dingamnayal Nely Versinis, président du Collectif tchadien contre la vie chère (ils ont été respectivement arrêtés les 6, 15 et 12 avril 2017, NDLR). Dingamnayal Nely Versinis a été libéré mais Nadjo Kaïna Palmer et Bertrand Solloh Gandere sont toujours en prison.


C’est le prix que nous payons pour que ceux qui viennent après nous puissent bénéficier d'un terrain favorable pour parachever ce que nous avons commencé. Avant les gens se sacrifiaient sur les champs de bataille, nous nous sacrifierons sur ce champ-là afin que les futures générations construisent le monde que l’on a rêvé pour eux.

Certains pourraient être tentés de nous reprocher de ne pas nous soulever contre le régime. Mais pour mener à bien une révolution, un peuple a besoin de soutien et d’écoute. Si les Tchadiens se sentaient soutenus comme les Burkinabè l'ont été pendant leur révolution, cela les galvaniserait.

Mais le peuple tchadien est confronté à l’indifférence générale de la communauté internationale, si elle existe. Cette dernière doit se rendre compte du vrai visage de ce régime et prendre les mesures qui s’imposent. Quand bien même Idriss Déby essaie de se rendre indispensable en matière de lutte contre le terrorisme. La communauté internationale prône des valeurs et des principes qu’elle s’avère incapable de défendre quand c'est nécessaire. C’est cette incohérence qui nous tue.