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Togo: le gouvernement s'en prend aux auteurs d'un rapport sur la répression

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 06/04/2018 à 17H12, mis à jour le 06/04/2018 à 17H12

Des policiers togolais observant manifestants à Lomé 20 janvier 2018
Des policiers togolais observant des manifestants à Lomé, le 20 janvier 2018. © YANICK FOLLY / AFP

Un défenseur des droits de l’Homme a été placé en garde à vue et trois directeurs de publication entendus par les gendarmes les 4 et 5 avril 2018 au Togo. Motif: la sortie d’un rapport, en février, sur le nombre de victimes lors de la répression des manifestations qui ont eu lieu depuis le début de la crise politique, en août 2017.


Photos à l’appui, le rapport fait état d’un «bilan provisoire» de «plus de 100 morts dans la répression des marches pacifiques du 19 août 2017 au 20 janvier 2018». Les victimes ont été tuées «généralement par balles ou par exécutions extrajudiciaires, parmi lesquel(le)s on compte des enfants». Il y aurait aussi eu «des milliers de blessés par balles ou victimes de sauvages passages à tabac».

Le document a été publié par deux associations de la société civile : le Regroupement des jeunes Africains pour la démocratie et le développement (REJADD) et le Réseau africain pour les initiatives de droits de l’Homme et de solidarité (RAIDHS).

La première page rapport
La première page du rapport sur les victimes de la répression au Togo. © DR (capture d'écran)

De son côté, le gouvernement a dénoncé un «rapport insultant, tendancieux et manipulateur», dont les éléments «n’ont aucune mesure avec la réalité». Selon lui, il y a eu 14 morts: «Sept morts par balles et sept morts pour diverses causes dont deux militaires égorgés.»

Pour les observateurs indépendants, les chiffres du rapport sont surestimés. «Il faut rester prudent. Mais en général, on s’accorde pour dire qu’il y a eu entre 15 et 20 morts. Personnellement, je ne vois pas comment il y a pu avoir une centaine de victimes», a expliqué l’un d’entre eux à Géopolis Afrique.

«Suite judiciaire» sans la justice
Dénonçant «des allégations de nature à troubler la paix et la cohésion sociale», le gouvernement se réservait en février «le droit de donner au moment opportun une suite judiciaire au contenu» du document. Il est donc passé à l’action.

L'ONG de défense des droits de l'Homme Synergie Togo, basée à Paris, ainsi que plusieurs associations locales, ont dénoncé l'arrestation, le 4 avril à Lomé, d’Assiba Johnson, président de REJADD-Togo. Motif de l’arrestation, selon RFI: «Propagation de fausses nouvelles», «outrage aux autorités» et «appel au génocide».


Dans le même temps, deux directeurs de publication, Médard Amétépé, de Liberté, et Jérôme Sossou, du Triangle des Enjeux, ont été entendus le 5 avril, rapporte RFI. Les autorités voudraient savoir pourquoi leurs journaux ont publié le fameux rapport. Abi Alfa, du journal Le Rendez-Vous, devrait lui aussi être entendu.

Les auditions sont menées par les gendarmes du service de renseignement et d’investigation. «C’est-à-dire en fait les services secrets du régime. La justice est donc foulée au pied», fait remarquer l’observateur cité ci-dessus.

Et maintenant ?
Le pouvoir ouvre ainsi un nouveau front contre la société civile et l’opposition. Depuis août, l'opposition a organisé de nombreuses marches pour demander la démission de Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005 après avoir succédé à son père. Pour elle, il s’agit d’une condition préalable avant de s'engager dans des négociations avec le parti au pouvoir. Lequel processus n'a, pour l'instant, donné que de très faibles avancées.

En septembre, après les premières manifestations, le pouvoir avait mis en route un processus de réforme constitutionnelle. Lequel était «censé introduire la limitation des mandats présidentiels réclamés par l’opposition», rappelle Jeune Afrique. Pour autant, depuis 2005 «et deux présidentielles contestées, les revendications de (cette dernière) sont toujours restées lettres mortes.»

Le président togolais Faure Gnassingbé
Le président togolais Faure Gnassingbé (lors d'une conférence de presse à Abidjan en Côte d'Ivoire le 20 novembre 2017). © REUTERS/Luc Gnago

Un référendum pourrait être organisé pour faire passer la réforme. Mais pour l’instant, la situation politique est bloquée, avec en ligne de mire la présidentielle de 2020. «Plusieurs choses pourraient la faire évoluer. D’une part, le fait que le président nigérian Muhammadu Buhari, très opposé à Faure Gnassingbé, devrait le remplacer à la tête de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Ensuite, le fait que la société civile monte au créneau en s’efforçant de créer une convergence des conflits sociaux qui touche actuellement les hôpitaux, les écoles… Ca gronde de partout!», explique l’observateur cité ci-dessus.