Clap

Politique,  Togo,  Afrique

Togo: une vache tuée par l'armée devient un symbole pour l'opposition

Par Dominique Cettour-Rose (avec AFP)@GeopolisAfrique | Publié le 30/09/2017 à 10H00, mis à jour le 30/09/2017 à 10H00

Kparatao village natal l'opposant Tikpi Atchadam 23 septembre 2017.
Kparatao, le village natal de l'opposant Tikpi Atchadam le 23 septembre 2017.   © PIUS UTOMI EKPEI / AFP

La descente musclée des forces de sécurité dans le village de Kparatao, le 19 septembre 2017, ne s'est pas limitée aux seules perquisitions et interrogatoires habituels: des militaires qui cherchaient des armes de guerre ont abattu la vache du boucher. Certains opposants ont dénoncé un «assassinat politique». L'image de la bête à cornes ensanglantée a fait le tour des réseaux sociaux.


Dans le nord du Togo, la tension est encore montée d'un cran depuis le 19 septembre, veille de grandes manifestations populaires contre le président du Togo, Faure Gnasssingbé. Cette région autrefois acquise au président a rallié la contestation nationale qui secoue le pays depuis deux mois.

La scène se passe à Kparatao, localité à majorité susulmane de 6.000 habitants. Une photo montrant une vache blanche à terre dans des flaques de sang, devant la maison du boucher, est devenue en quelques heures le symbole de la rébellion. L'image a fait le tour des réseaux sociaux et s'est même invitée au journal de 20 heures sur la chaîne nationale togolaise. Des militaires ont abattu la bête à bout portant car «elle menaçait les forces de défense et de sécurité», s'est justifié le responsable de la gendarmerie.
 

«Même les animaux réclament la Constitution de 1992 au Togo», a tweeté un internaute en référence à la principale revendication à l'origine de la contestation populaire.

Des témoins ont raconté l'encerlement de leur village par les pick-up de l'armée et de la gendarmerie et le déploiement d'un contingent de bérets rouges, unité d'élite togolaise, pour mieux intimider les populations. Ils cherchent «des armes de guerre» et passent les maisons au peigne fin. Jusque sous le lit du chef traditionnel. «Certains étaient cagoulés, ils étaient très nerveux», raconte un notable local, Agoro Wakilou. «On a cru qu'ils étaient venus nous tuer.»

Le chef d'escadron de la gendarmerie, Abalo Yao, a confirmé la prise de «trois fusils d'assaut coréens» mais aussi des arcs, des flèches, des gris-gris, et 18 millions de FCFA en faux billets. Ce que les villageois ont réfuté en bloc.

Avertissement à l'opposant Tikpi Atchadam
Pour les militaires, l'esprit d'Atchadam a pu s'incarner dans le corps du bœuf, analyse Comi Toulabor, directeur de recherche au LAM (Les Afriques dans le Monde) à Sciences-Po Bordeaux: «Les croyances animistes sont encore très présentes au Togo.» Cet expert établit un lien direct entre cet incident et une légende connue à Lomé du temps du père de l'actuel chef de l'Etat, le général Gnassingbé Eyadéma. Ce dernier, décédé en 2005, a régné d'une main de fer sur le pays pendant 38 ans. 

«Chaque 13 janvier à minuit pile depuis 1963, le vieux Eyadéma rassemblait ses officier au "camp RIT" à Lomé, et tirait sur un bœuf pour commémorer l'assassinat de Sylvanus Olympio – le premier président du Togo indépendant», qu'il a lui-même orchestré pour s'emparer du pouvoir. Cette anecdote a été confirmée par plusieurs hauts gradés de l'armée, selon lui.

Le père était «toujours entouré de toutes sortes de féticheurs et de marabouts», poursuit Comi Toulabor. «Et Faure perpétue ce rituel encore aujourd'hui.» Pour le chercheur, pas de doute, «les militaires ont voulu tuer symboliquement Tikpi Atchadam» ou lui donner un avertissement.
 
 
La société civile a lancé «un front citoyen dénommé Togo Debout». «La crise socio-politique que traverse notre pays depuis quelques semaines déjà ne cesse de prendre, de jour en jour, des proportions grandissantes et très inquiétantes», ont mis en garde les associations de la société civile togolaise.

Des dizaines de milliers de Togolais avaient manifesté à l'appel de l'opposition à travers le pays les 20 et 21 septembre, pour demander le départ du président Faure Gnassingbé, héritier d'une famille au pouvoir depuis 50 ans.

Depuis le début de la crise, en août 2017, les violences ont fait entre 4 et 6 morts, selon les sources. Les dernières manifestations ont été particulièrement réprimées et l'opposition et la société civile ont compté des dizaines de blessés dans leurs rangs, notamment à Mango, dans l'extrême nord du Togo où la répression a été particulièrement violente.