Le point sur...

Société,  Politique,  Tunisie

Tunisie: la «guerre» contre la corruption a commencé

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 13/07/2017 à 09H49

Le Premier ministre tunisien Youssef Chahed à Tunis 7 avril 2017
Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, l'homme par qui passe la lutte anti-corruption (photo prise à Tunis le 7 avril 2017). © REUTERS - Zoubeir Souissi

Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, a déclaré la «guerre» à la corruption «généralisée» qui «sévit partout» dans le pays. L’opération a déjà entraîné plusieurs arrestations retentissantes. Mais Youssef Chahed semble bien seul dans ce combat qui dérange bien des intérêts…


A l’extérieur, la Tunisie, seul pays rescapé des «printemps arabes», est souvent présentée comme un modèle démocratique au milieu d’un océan de dictatures. Pourtant, elle reste rongée par la corruption, moteur de la révolution de 2011. Comme sous la dictature de Ben Ali renversée par le soulèvement. Au point de risquer de «devenir un Etat mafieux», estime Chawki Tabib, le président de l’Instance nationale de la lutte contre la corruption, créée après 2011. Le même n’hésite pas à évoquer une évolution «à la colombienne»

En mai 2017, l’un des plus grands corrompus (et corrupteurs) de l’ère Ben Ali, Imed Trabelsi, neveu de la seconde femme du dictateur, a raconté devant une caméra l’étendue de la corruption sous l’ère précédente. Aujourd’hui en prison, il s’est intéressé au commerce des… bananes, à l’immobilier, à l’alcool. Ce dernier marché «rapportait un argent faramineux. Je n’imaginais pas que les Tunisiens buvaient autant», selon des propos rapportés par Le Monde. Et d’ajouter: «Il y a eu la révolution, mais rien n’a changé. Selon mes échos, le même système est encore opérationnel», a-t-il expliqué.

A frontière entre Tunisie Libye 17 avril 2012...
A la frontière entre la Tunisie et la Libye le 17 avril 2012. La photo montre des bidons d'essence qui passent ladite frontière clandestinement... © REUTERS - Zoubeir Souissi

La corruption est perçue par les spécialistes comme un puissant frein à la relance économique du pays. Elle «mine (ses) ressources (…) et handicape l’activité économique», explique sur le site justiceinfo.net l’universitaire Abdeljalil Bedoui. «Erigée en système, la corruption (…) rend les règles du jeu économique opaques et imprévisibles. L’entrepreneur ne sait pas combien il doit payer. A qui il doit payer», ajoute-t-il. Le phénomène «menace sérieusement le taux de croissance et concourt à le maintenir dans des proportions infimes. Sans cela, nous pourrions aisément atteindre 7% à 8% de croissance», estime de son côté le Premier ministre dans une longue interview aux journaux La Presse et Assabah

Visiblement, au plus haut sommet de l’Etat, on est donc conscient des enjeux. Et l’on a décidé de réagir. Depuis mai, un coup de filet mené en vertu de l’état d’urgence a ainsi visé une quinzaine de personnalités, dont certaines fort sulfureuses.

Messieurs «Banane» et «Fruits secs»
A commencer par Chafik Jarraya, surnommé «Monsieur Banane» (il œuvrait déjà sur ce marché sous Ben Ali), «figure emblématique de cette nouvelle caste d’entrepreneurs issue des activités de la contrebande» (Le Monde). L’homme avait provoqué le chef du gouvernement en le mettant au défi de le faire arrêter. Il est soupçonné de financer le parti politique majoritaire, Nidda Tounès. Il s’est d’ailleurs vanté à la télévision d’avoir acheté des dizaines de députés et de journalistes… «Mais il s’est surtout distingué en affichant depuis 2011 une indéfectible amitié avec le Libyen Abdelhakim Belhaj, un ancien d’Al-Qaïda» (Jeune Afrique). Lequel a conservé de nombreux liens avec les groupes armés de son pays.

Chaffik Jerraya se retrouve accusé de «trahison» et d’«intelligence avec une armée étrangère». Deux jours avant son arrestation, il «assistait à Genève à une réunion des principales factions du conflit libyen sans y jouer officiellement de rôle précis», rapporte Jeune Afrique. A en croire Le Monde, il aurait au même moment eu avec un Français une discussion «sur une livraison d’armes destinées à un pays africain et devant transiter par le sud de la Tunisie».

Chafik Jarraya 31 octobre 2014 à Tunis

Chafik Jarraya le 31 octobre 2014 à Tunis © AFP - FETHI BELAID


Parmi les autres personnes détenues, on trouve Néji Ben Ismaïl, un autre homme d’affaires surnommé «Monsieur fruits secs», un gradé des douanes Ridha Ayari, et un autre douanier Yassine Chennoufi, ancien candidat… à la présidence de la République. Tous «sont impliqués dans des affaires de corruption et soupçonnés de complot contre la sûreté de l'Etat par leur incitation et le financement présumé de mouvements de protestation à El-Kamour et dans d'autres régions», a révélé un haut responsable sous couvert de l’anonymat. D’autres proches du pouvoir assurent que des hommes politiques et hommes d’affaires, sans les nommer, incitent les habitants du sud du pays à manifester.

«Une nouvelle classe d’entrepreneurs issus des régions déshéritées, dont certains sont cantonnés au commerce parallèle, soutiennent en partie les protestations violentes contre le pouvoir central et aspirent à se faire une place parmi l’élite établie, voire à la remplacer», note un rapport de l’International Crisis Group.

«Relation entre contrebande, corruption et terrorisme»
Pourtant, dans l’interview citée ci-dessus, le Premier ministre nie absolument tout lien entre la vague d’arrestations et les troubles dans le sud, notant que «les mouvements protestataires se poursuivent encore». «Le diagnostic largement admis est qu’il y a une relation organique et avérée entre la contrebande (aux frontières, notamment avec la Libye), la corruption financière et le terrorisme», affirme Youssef Chahed. D’où la nécessité de lutter contre l’économie «informelle» (ou «parallèle»), autrement dit celle des trafics en tous genres. Cette forme d’économie représenterait entre 40 et 60% du PIB tunisien!

«Nous irons jusqu’au bout de cette guerre, nous ne tergiverserons pas, nous n’avons plus le choix», a assuré le chef du gouvernement. De fait, le pouvoir ne s’est pas contenté de ces premières arrestations. Jeune Afrique signale ainsi que plusieurs dizaines d’officiers des douanes, sans doute liés à la contrebande, ont été suspendus de leurs fonctions et/ou traînés en conseil de discipline. Un animateur de télévision a été placé sous mandat de dépôt.

Opération «Mains propres»?
La nouvelle de ces arrestations a été visiblement bien accueillie par l’opinion. Et a été largement saluée dans les médias et sur les réseaux sociaux. Notant que «la guerre contre la grande corruption a commencé», La Presse fait ainsi part de «l’engagement acharné de Youssef Chahed».

Guerre contre la corruption : Faisons bloc derrière Chahed ! - Kapitalis https://t.co/cz7WQis69G

Nombre de citoyens espèrent le lancement d'une opération «Mains propres» semblable à celle ayant provoqué des milliers d'arrestations en Italie dans les années 1990.

«S’il s’agit d’un vrai changement dans sa politique, alors Chahed ne trouvera que du soutien chez le peuple tunisien», a réagi sur Twitter (en arabe) le constitutionnaliste et militant politique Jaouar Ben Mbakek.

لو اتّضح انه تحوّل حقيقي في سياسته، لن يجد الشاهد سوى الدعم من الشعب التونسي.

La solitude du Premier ministre
Pour autant, il reste encore beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir. Dans son interview, Youssef Chahed assure que «cette guerre anti-corruption (…) ne protègera personne». De fait, la vague anti-corruption a commencé à toucher des politiques de Nidaa Tounès: le chef du groupe parlementaire et deux députés ont ainsi été convoqués par la justice militaire. Problème: ceux-ci sont réputés proches du chef de leur formation, Hafedh Caïd Essebsi… fils de Béji Caïd Essebsi, locataire du palais de Carthage, la présidence tunisienne.

C’est là où les ennuis pourraient commencer… Le chef du gouvernement assure être «en commune harmonie avec le président». De fait, «le président Essebsi pilote la lutte anticorruption en tandem avec M.Chahed mais, orfèvre en rapport des forces, il le laisse s’exposer seul, voire prendre les coups», constate Le Monde

Résultat : le Premier ministre se retrouve très isolé. «Isolé y compris au sein de sa formation politique, Youssef Chahed n’a pas de parti derrière lui. Parce qu’il semble aujourd’hui totalement seul à la suite de son initiative, l’opération déclenchée il y a peu de temps risque de ne pas se transformer en un mouvement… pire encore de s’arrêter d’un seul coup !», constate Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’Homme, sur le site justiceinfo.net.