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Tunisie: le drame des migrants clandestins, de plus en plus nombreux

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 24/10/2017 à 09H26, mis à jour le 24/10/2017 à 15H00

Un migrant dans centre rétention à Ben Guerdane Tunisie 13 juin 2015
Un migrant dans un centre de rétention à Ben Guerdane (sud-est de la Tunisie), le 13 juin 2015. L'homme a été secouru en mer par la marine tunisienne. © REUTERS/Stringer

Selon les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 85.000 migrants et réfugiés sont arrivés en Italie au 1er semestre 2017 en traversant la Méditerranée, sur un total de 100.000 arrivant en Europe. Près de 2300 sont morts ou portés disparus. Ces hommes et ces femmes sont de plus en plus nombreux à passer par la Tunisie.


En 2016, ils étaient deux fois plus nombreux à tenter d’aborder les côtes du Vieux continent. Mais pour 2017, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) est formelle: «Le nombre de migrants en situation irrégulière partant de Turquie, Tunisie et d’Algérie» est «en augmentation».

Frontex ne donne pas de chiffre. Mais pour le premier trimestre de 2017, cette augmentation est considérable, si l’on en croit le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). Selon cette source en général crédible, «en Tunisie le nombre des migrants irréguliers interceptés aux frontières durant le premier trimestre en 2017, a connu une croissance de 446% par rapport à la même période de l’année 2015».

«Enfer libyen»
Principale cause du phénomène de l’harga (migration clandestine en arabe): la situation chaotique en Libye où un (ou plusieurs?) groupe armé «empêcherait les bateaux de migrants de quitter le pays», selon Reuters. Les candidats au départ vers l’Europe (harragas: en arabe, migrants sans papiers) et les passeurs se seraient ainsi rabattus vers la Tunisie, «pays le plus proche et le plus stable dans cette zone», note la FTDES. Ce qui implique que «les départs se font dans des conditions encore plus dangereuses».

«La fermeture d’une route migratoire en ouvrira toujours une autre souvent encore plus dangereuse et plus coûteuse», commente l’organisation. Et de préciser: «Les pêcheurs tunisiens, spécialement ceux du sud-est de la Tunisie, devraient donc se préparer à une éventuelle augmentation d’opérations de sauvetage et à une submersion de corps de migrants ayant risqué leur vie pour fuir l’enfer libyen.»

Un migrant clandestin à Ben Guerdane Tunisie 16 juin 2015
Un migrant clandestin à Ben Guerdane (Tunisie) le 16 juin 2015. © REUTERS/Anis Mili

En tout, 3800 migrants sont morts en Méditerranée en 2016, chiffre record, selon l’ONU. Dans ce contexte, sur la côte tunisienne, notamment à Zarsis (sud-est), «les bateaux de pêche sortent traquer le thon ou l’espadon et les noyés arrivent en sens inverse, refoulés par la marée, le vent du large qui rabat à l’ouest ceux qui ratent la sortie de la Libye, toute proche. Le courant peut ramener un esquif de rescapés, harassés mais vivants, ou des corps flottants au milieu de débris de bois ou de langues de caoutchouc de Zodiac», raconte Le Monde.

Immigration clandestine
Selon la FTDES, 86% des clandestins interceptés sont tunisiens et 14% sont d’origine subsaharienne. A 95%, il s’agit d’hommes. Néanmoins, «le nombre de femmes qui tentent d’émigrer depuis la Tunisie continue d’augmenter au fil des années dont 55% sont tunisiennes et 45% d’origine ivoirienne.»

Les candidats au départ partiraient notamment des îles Kerkennah, située à une vingtaine de kilomètres au large de Sfax. «Les réseaux de passeurs se sont établis sur l’archipel plus que partout ailleurs dans le pays», rapporte Le Monde.

Une collision, le 8 octobre 2017, entre un navire militaire et une embarcation de migrants au large du pays, drame qui a fait 8 morts et entraîné la disparition d’une cinquantaine de personnes, a relancé le débat sur l’immigration et le sort des clandestins. Quatre jours plus tard, une manifestation a réuni plusieurs centaines de personnes venues apporter leur soutien aux proches des disparus en mer. «Les corps ne sont pas identifiés quand ils sont retrouvés donc (les familles) ne peuvent jamais faire le deuil», pouvait-on ainsi lire sur une banderole dans le défilé, rapporte RFI.

«Les familles réclament la vérité sur le sort des proches disparus en mer. Ils ont rêvé d’une vie meilleure sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils ont pris le risque de mettre leur vie en danger en tentant le périlleux voyage vers l’île italienne de Lampedusa (sud de la Sicile), par le biais d’embarcations de fortune. Ils n’avaient, d’ailleurs, rien à perdre. C’est comme s’ils voulaient renaître sur une nouvelle terre  et refaire leur vie», expliquait le 21 janvier le journal tunisien La Presse. Pour les familles, soutenues par le FTDES, «il n’y a aucune volonté politique de prendre les choses au sérieux».

Une mère famille tunisienne tient portrait son fils disparu
La mère d'un jeune Tunisien, migrant clandestin disparu, tient le portrait de son fils lors d'une manifestation à Tunis le 27 avril 2017. © AFP - ANADOLU AGENCY - Hamdi Yildiz

Désespoir et absence de perspective
«Massoud Romdhani, président du FTDES, estime que le désespoir et l’absence de perspectives et d’horizons prometteurs sont la principale raison qui pousse les jeunes à s’aventurer et à émigrer vers l’inconnu dans l’espoir de changer leurs conditions de vie. Il évoque, aussi, les raisons économiques et sociales. Le problème est que ces jeunes finissent par déchanter: au lieu des richesses, de l’argent, du confort, des belles femmes, des voitures et de tous les mirages dont ils rêvaient, c’est la misère, la marginalisation, et les privations qu’ils rencontrent. Et ils sont contraints de verser dans toute action leur permettant de survivre. Plusieurs finissent dans la délinquance et les prisons européennes. Des prisons où des prédicateurs de Daech pratiquent le lavage des cerveaux de ces jeunes immigrants confrontés aux difficultés de la vie pour en faire des combattants de l’Etat islamique», rapporte La Presse.

Ce point de vue recoupe une étude réalisée entre 2014 et 2015, citée par le blog Tunisie, la démocratie en marche.

Depuis août, «plus de 4000 Tunisiens ont réussi la traversée jusqu'en Sicile. Jamais depuis la révolution de 2011 autant de jeunes n'ont pris la mer pour fuir le pays», observe RFI. Dans la période qui a suivi la révolution, plus de 25.000 Tunisiens avaient pris la mer pour tenter de refaire leur vie ailleurs, selon les chiffres de l’OIM.