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Tunisie: Sky News Arabia accuse Ennahdha et le Qatar du meurtre de Chokri Belaïd

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 03/07/2017 à 17H29

Rached Ghannouchi lors congrès d'Ennahda à Tunis 27 octobre 2017
Rached Ghannouchi lors du congrès d'Ennahda à Tunis, le 27 octobre 2017. © REUTERS - Zoubeir Souissi

Le président du parti islamiste tunisien Ennahdha, Rached Ghannouchi, a annoncé le 21 juin 2017 avoir porté plainte contre la télévision Sky News Arabia suite à un reportage l'accusant d'être impliqué dans l'assassinat en 2013 de l'opposant Chokri Belaïd. Une accusation qui vise aussi le Qatar, avec lequel la Tunisie entretient des relations étroites, sur fond de crise diplomatique dans le Golfe.


Le 9 juin, la chaîne Sky News Arabia, basée à Abou Dhabi (Emirats arabes unis) et qui entend concurrencer Al-Jazira (télévision basée au Qatar), a diffusé un sujet intitulé L'ingérence du Qatar s'est étendue au Maghreb. Elle y assure que l'ancien djihadiste libyen Abdelhakim Belhaj «est impliqué dans les assassinats politiques en Tunisie en coordination avec le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, et que les Qataris étaient au courant». «Mensonges et calomnies», a réagi Jamel el-Aoui, du service de presse d'Ennahdha.

Le leader d’Ennahda a indiqué sur la page officielle de son compte Facebook avoir «porté plainte contre la chaîne Sky News Arabia». «La plainte a été déposée à Londres juste après la diffusion du sujet», a précisé le représentant du service de presse.

Page d'accueil compte Facebook leader d'Ennahdha Rached Ghannouchi

Page d'accueil du compte Facebook du leader d'Ennahdha, Rached Ghannouchi © DR (capture d'écran)


«M.Ghannouchi est choqué par ces allégations», a expliqué le cabinet d'avocats britannique chargé de la plainte, Carter-Ruck, dans un communiqué. Il «regrette d'être contraint d'agir de la sorte mais n'a pas d'autre choix pour être sûr que les faits soient rétablis». Contactée par l'AFP, la chaîne n'était pas disponible dans l'immédiat.

Assassinats politiques
Farouche critique des islamistes d'Ennahdha alors au pouvoir, Chokri Belaïd avait été tué devant chez lui le 6 février 2013 à Tunis. L’assassinat avait choqué le pays et provoqué une crise politique majeure. Quelques mois plus tard, le meurtre du député Mohamed Brahmi forçait Ennahdha à céder le pouvoir à un gouvernement composé de technocrates.

En décembre 2014, des djihadistes ralliés au groupe Etat islamique avaient pour la première fois revendiqué l'assassinat des deux opposants. Mais la famille de Chokri Belaïd continue de dénoncer des «zones d'ombre» et de réclamer la vérité.

Son père et son frère accusent même Ennahdha, sans avancer de preuves, d'être responsable de sa mort. Ce que le parti islamiste nie catégoriquement. Même accusation de la part de la famille de Mohamed Brahmi.

Les relations entre le Qatar et la Tunisie
Au-delà, l’accusation vise aussi le Qatar, avec lequel Ennahdha entretient des relations étroites. Tous deux étant proches des Frères musulmans. Selon Sky News Arabia, l’émirat se cacherait derrière l’assassinat «en finançant des partis à l’intérieur et à l’extérieur» de la Tunisie, précise Huffpost Maghreb. Toujours selon la même source, Chokri Belhaïd aurait détenu des documents compromettants contre le Qatar. Ces documents auraient été en mesure de prouver l’implication de ce pays dans la prise d’otages, en janvier 2013, du site gazier BP-Sonatrach d’Aïn Amenas en Algérie. Laquelle s’était soldée par la mort de 40 employés et 29 djihadistes.

L'émir Qatar s'exprimant lors d'une conférence à Tunis 29 novembre 2016

L'émir du Qatar, Tamim bin Hamad al-Thani, s'exprimant lors de la conférence Tunisia 2020 à Tunis le 29 novembre 2016. © AFP - Fethi Belaïd


Les relations entre Ennahda et le Qatar valent régulièrement à l’émirat des accusations d’ingérence en Tunisie. A l’époque de la coalition dirigée par Ennahda (2011-2013) et «en partie grâce à l’attitude critique d’Al-Jazira» à l’époque de la dictature Ben Ali, «la coopération entre les deux pays a augmenté», fait valoir Orient XXI, qui parle d’une «dépendance» de Tunis vis-à-vis de Doha. En 2012, 10 accords ont ainsi été signés entre les deux parties. Le Qatar a aussi accordé un prêt de 500 millions de dollars en 2012 et un autre d’un même montant l’année suivante. A l’époque, le site webdo.tn accusait la formation islamiste d’avoir «vendu la Tunisie au Qatar».

Par la suite, en janvier 2017, d’autres aides ont été promises par l’émirat. Pour autant, non sans ironie, le site Nawaat observe: «Ce ne sont pas les nantis du Golfe qui ont fait preuve de générosité dans leur soutien à la transition démocratique tunisienne». Mais plutôt les Japonais. Et d’ajouter: «La notion de "fraternité" et de "solidarité panarabe" est sérieusement mise à rude épreuve par le schéma comparatif des taux d’intérêt sur les prêts contractés par la Tunisie»

Quoi qu’il en soit, Tunis se retrouve aujourd’hui en porte-à-faux dans la crise diplomatique qui oppose Ryad à Doha. Début juin, l'Arabie Saoudite, les Emirats, Bahreïn et l'Egypte ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar en l'accusant de soutenir des «groupes terroristes», ce que Doha a démenti. La Tunisie s'est dite «très préoccupée» par cette crise et a appelé au dialogue. Dans la même lignée que la diplomatie tunisienne, Ennahdha, qui participe au gouvernement, a appelé à «éviter toute escalade».