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Tunisie: une application pour dénoncer des actes suspects liés au terrorisme

Par Amira Bouziri@GeopolisAfrique | Publié le 11/08/2015 à 17H26, mis à jour le 27/08/2015 à 15H48

Capture écran Edder3 sur Google Play
Capture d'écran de l'application Edder3 © Capture d'écran Google Play

Le projet part d'une bonne intention: Edder3 est une application qui permet à tous les citoyens tunisiens d'aider les autorités à lutter contre le terrorisme en dénonçant des actes suspicieux. Encore en test, elle est pour l'instant discutable.


Dénoncer pour protéger, c'est l'idée de trois élèves ingénieurs tunisiens attachés à leur pays. Edder3 (qui signifie bouclier) est une nouvelle application pour smartphone, elle permet de signaler des actes liés au terrorisme. Pour Yassine Selmi, 23 ans, l'un des créateurs de l'application, l'objectif est d'«impliquer tout le peuple tunisien dans la lutte contre le terrorisme pour mieux le combattre». Edder3 est symbolisé par un œil de couleur rouge : «pour que les Tunisiens gardent les yeux ouverts», affirme le jeune ingénieur.
 
Encore en version bêta et peu employée, l'application permet, jusqu'à présent, de signaler des faits, des personnes ou des lieux qui paraissent suspects aux utilisateurs sous pseudonyme, avec leur propre géolocalisation, la date et l'heure. A terme, il sera possible d'ajouter un commentaire et une photo au signalement. Ce que veulent les étudiants, c'est offrir cette application à l'Etat pour qu'elle devienne un relai entre les citoyens et les autorités. Pour l'instant, ils attendent d'avoir un retour du ministère de l'Intérieur pour apporter de nouvelles fonctionnalités à leur application.
 

Capture écran carte avec signalements
Capture d'écran de la carte avec les différents signalements des utilisateurs. © Présentation Edder3 sur Google Play

Acte citoyen ou délation?
Pour Yassine, il s'agit de responsabiliser le citoyen : «qu'il aille dénoncer un comportement suspicieux au commissariat ou sur l'application, ce sera la même chose, il prend la responsabilité de ce qu'il signale.» Pour cela, la personne qui signale un fait est automatiquement géolocalisée. Si l'application est reprise par l'Etat, Yassine souhaiterait que chaque utilisateur fournisse le numéro de sa carte d'identité, afin qu'il puisse être retrouvé s'il a donné une fausse information.
 
Le but de l'application est de faciliter l'échange d'informations entre les citoyens et les policiers. Un onglet permet d'appeler directement la police lorsqu'il s'agit d'une «urgence» : «par exemple si vous reconnaissez une personne recherchée», explique Yassine. Mais pourquoi permettre aux utilisateurs de laisser des balises où ils pensent avoir été témoin d'un acte suspect lié au terrorisme? «Pour créer une dynamique, pour que les utilisateurs s'encouragent à signaler des faits, justifie l'étudiant tunisien, ainsi, lorsque plusieurs signalements se feront à un même endroit, à un même moment, nous enverrons une alerte à tous nos utilisateurs et à la police.»
 
Les jeunes fondateurs d'Edder3 ont également pensé aux éventuels criminels qui souhaiteraient amener les policiers sur de fausses pistes. Néanmoins, même si Yassine assure qu'il ne veut pas porter atteinte aux droits de l'Homme, les conséquences d'une telle application sur les libertés individuelles n'ont pas été envisagées.
 
Est-ce légal ou du moins, éthique, d'afficher aux yeux de tous des photos de personnes, de lieux en les accusant de participer au terrorisme en Tunisie? «L'application sera gérée par une équipe de modérateurs, explique l'étudiant, qui flouteront les visages, supprimeront les noms, pour que les informations personnelles ne soient pas rendues publiques.» De grandes ambitions pour un concept flou qui peut facilement tourner à la délation. Car le problème ici, c'est qu'il ne s'agit pas de dénoncer un délit ou un crime, mais de signaler des comportements suspects. Un procédé relatif qui permettrait de porter des doutes sur n'importe qui ou n'importe quoi.

Recueillement à Sousse
Des Tunisiens se recueillent sur la plage où a eu lieu l'attentat de Sousse, le 3 juillet 2015. © YASSINE GAIDI / ANADOLU AGENCY

En France ou en Angleterre, on met aussi les citoyens à contribution
Le gouvernement français s'est particulièrement concentré sur la lutte contre le recrutement djihadiste. Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur, près de 1700 Français sont impliqués dans des filières djihadistes syro-irakiennes dont 457 présents sur les territoires syriens ou irakiens et 521 qui ont le projet de partir. Un numéro vert et un formulaire en ligne pour prévenir les autorités lorsqu'un membre de sa famille ou un proche se radicalise: c'est le programme «stop djihadisme» proposé par le gouvernement.
 
Il  est également possible de signaler «un contenu ou un comportement faisant l'apologie du terrorisme» sur le site du ministère de l'Intérieur. Sur cette plateforme nommée PHAROS, lancée en 2009, on peut aussi dénoncer des vidéos de maltraitance sur des animaux ou des commentaires racistes sur les réseaux sociaux. Si ces dénonciations se font de façon anonyme et discrète sur le web ou au téléphone, outre-Manche, la pratique de la dénonciation est décomplexée. En 2011, des photos de suspects émeutiers ont été diffusées sur Internet par la police britannique et également en pleine page du tabloïd The Sun, pour que les internautes et les lecteurs révèlent leurs identités aux autorités.
 
Si en Europe ces pratiques peuvent rappeller la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale, en Tunisie, le souvenir de l'ex-président Ben Ali qui disposait d'indicateurs partout dans le pays, est encore vif.