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Turquie,  Asie-Pacifique

Turquie: retour sur le parcours d'Erdogan après sa victoire au référendum

Par Pierre Magnan@GeopolisAfrique | Publié le 14/04/2017 à 11H24, mis à jour le 17/04/2017 à 12H03

Le président turc Erdogan saluant partisans à Istanbul 16 avril 2017
© REUTERS - Murad Sezer

Le «oui» l'a emporté de justesse lors du référendum du 16 avril 2017 en Turquie: 51,4% des suffrages . Une victoire a minima pour Recep Tayyip Erdogan qui recherchait un plébiscite pour présidentialiser son régime à l'extrême. A l’occasion de ce référendum, retour en quelques dates sur l’histoire du parti AKP et de M.Erdogan.


C'est le 3 novembre 2002, il y a quasi 15 ans, que le Parti de la justice et du développement (AKP, issu de la mouvance islamiste), cofondé par Recep Tayyip Erdogan, remporte une écrasante victoire aux législatives. En raison de problèmes antérieurs avec la justice liés à ses prises de position, M.Erdogan ne devient Premier ministre que le 11 mars 2003. Depuis, le parti n'a plus lâché le pouvoir, vainqueur de quasiment toutes les élections.


Le rêve européen
En octobre 2005, les autorités turques obtiennent l'ouverture de négociations d'adhésion à l'Union européenne.
Pour cela, le gouvernement «islamo conservateur» avait engagé un certain nombre de réformes destinées à ouvrir et moderniser le pays comme l’abolition de la peine de mort et l’autorisation de la langue kurde à la télévision.
 
C’est l'âge d'or de l’AKP. Pendant près de 10 ans, tout semble fonctionner pour le mieux dans le meilleur des mondes «islamo conservateur». Le pays connaît une croissance sans précédent, les comptes publics sont tenus, la Turquie se modernise rapidement, le tourisme fait un bond… Erdogan peut se prévaloir d’une sorte de miracle turc. 


La crise syrienne
En 2011, la Turquie semble changer de politique internationale alors que les portes de l’Europe lui sont plus ou moins officiellement fermées. Le «non» de l'Allemagne et de la France à l'entrée de la Turquie dans l’Europe bloque les ambitions d'Erdogan. Cela oblige sans doute Ankara a trouver un nouvel avenir diplomatique et politique pour la Turquie. Le leader turc se tourne vers le monde sunnite que l’empire ottoman dominait jusqu’à la fin de la guerre de 14. «La porte de l’UE étant aujourd’hui fermée, Erdogan voit du coup la Turquie comme le centre culturel du monde musulman», expliquait en 2015 l'universitaire Ahmet Insel.

Dans ce cadre, Ankara opte pour la chute du régime syrien. Pourtant, jusque là, la Turquie entretenait d’excellentes relations avec le régime de Bachar al-Assad. Résultat: la Turquie est souvent accusée de jouer un rôle trouble par rapport à l’insurrection islamiste en Syrie tandis que les réfugiés affluent dans le pays.

Place Taksim: la répression de 2013
Le 31 mai 2013, les forces de l'ordre délogent à l'aide de canons à eau et de gaz lacrymogènes plusieurs centaines de personnes campant dans le parc Gezi près de la place Taksim d'Istanbul dans le cadre d'un projet d'aménagement urbain, déclenchant un mouvement de contestation qui symbolise les divisions qui travaillent la société turque.
 
Pendant trois semaines, plusieurs millions de personnes manifestent pour exiger la démission de M.Erdogan, accusé de dérive autoritaire et de vouloir «islamiser» la société turque. Ce «mai 68» turc n’empêche pas le triomphe de M.Erdogan à la présidentielle de 2014. Pour la première fois dans l’histoire turque, le président du pays est élu au suffrage universel. Le 10 août 2014, Recep Tayyip Erdogan est élu président dès le premier tour.

Femmes soutenant HDP lors d'un meeting
Femmes soutenant le HDP lors d'un meeting. Le HDP est entré au parlement lors du scrutin du 7 juin 2015. © ILYAS AKENGIN / AFP

L'alerte de 2015: l'absence de majorité
Après des années de succès électoral, la situation devient plus difficile pour le pouvoir. Les suites de la crise économique pèsent sur la croissance du pays. La Turquie est souvent montrée du doigt sur la Syrie où le régime Assad, contrairement à certaines prévisions, résiste.
 
Les oppositions se coalisent contre la politique d’Erdogan dont le parti subit un échec relatif lors des législatives de juin 2015, notamment à cause du parti progressiste HDP, rendant impossibles les rêves présidentialistes d’Erdogan.
 
C’est le moment choisi pour relancer la guerre avec le PKK kurde qui pourtant avait cessé. Une sorte de stratégie de la tension s’installe alors qu’aucun gouvernement ne peut se mettre en place. Lors des nouvelles élections, anticipées, de novembre 2015, Erdogan réussit son pari et remporte le scrutin. 

La porte est désormais ouverte pour le référendum destiné à présidentialiser le régime. 

Reportage de France 2 (diffusé le 12 avril 2017)
 
La tentation autoritaire
Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une tentative de coup d'Etat menée par une faction de l'armée fait 248 morts et bouleverse la situation politique du pays. Elle est imputée au prédicateur islamiste Fethullah Gülen, installé aux Etats-Unis.

Ce coup d'Etat totalement raté, qualifié de «don de Dieu» par Erdogan, permet au pouvoir d'apparaître comme une victime et lui donne l'occasion de se débarasser de nombreux opposants, ou considérés comme tel dans les institutions (armée, justice, enseignement...). La purge sévère qui s’ensuit provoque des milliers d'arrestations et de licenciements tandis que les médias sont de plus en plus contrôlés... quand ils ne sont pas fermés. 

Tandis que le régime se durcit à l'intérieur, traquant toutes les oppositions, avec notamment l'arrestation de députés, il subit d'importants revers à l'extérieur. Sa politique syrienne anti-Assad se retrouve contrée par l'intervention russe. En entrant sur le territoire syrien, avec l'opération «Bouclier de l'Euphrate», Erdogan voulait officiellement lutter contre l'EI (auteur d'attentats en Turquie) mais aussi contrer les Kurdes syriens, considérés comme liés au PKK, mais les forces turques sont aujourd'hui bloquées par celles des deux grandes puissances.

C'est dans ce contexte que Recep Tayyip Erdogan a décidé de présidentialiser le régime. Mais malgré tous les atouts entre ses mains, il a du mal à convaincre, jusqu'au sein même de son parti.