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Venezuela,  Amérique

Venezuela: Maduro semble avoir renoncé à la démocratie

Par Falila Gbadamassi avec AFP@GeopolisAfrique | Publié le 03/04/2017 à 17H54, mis à jour le 04/04/2017 à 11H19

Une affiche où il est écrit «Plus jamais dictature» à Caracas au Venezuela
Une manifestante tient une affiche où il est écrit «Plus jamais de dictature!», à Caracas (Venezuela), le 1er avril 2017 dans le cadre d'une manifestation contre la décision de la Cour suprême de s'arroger les pouvoirs de l'Assemblée. La juridiction reviendra sur sa décision quelques heures plus tard. © CITIZENSIDE / ANDREA HERNANDEZ / CITIZENSIDE

La Cour suprême a certes renoncé à s'arroger le 1er avril 2017 les pouvoirs dévolus à l'Assemblée nationale. Mais pour beaucoup, le Venezuela n'est déjà plus une démocratie.


«Le Venezuela ne peut plus être qualifié de démocratie. En clair, c’est une dictature», a affirmé José Miguel Vivanco, responsable de la division Amérique de l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch, cité dans les colonnes du site d'informations canadien CBC News. Il réagissait ainsi à la décision de la Cour suprême du Venezuela (le Tribunal suprême de Justice) d'assumer les pouvoirs de l'Assemblée nationale, bastion de l'opposition de centre droit. L'institution a finalement fait marche arrière le 1er avril 2017, trois jours après avoir annoncé cette décision. 

L'initiative qualifiée de «coup d'Etat» par l'opposition «n'est pas un événement isolé qui intervient de manière impromptue», a estimé José Miguel Vivanco. Au fil des ans, l'administration Maduro a fermement et délibérément (renforcé son pouvoir) en se moquant totalement des droits de l'Homme fondamentaux des Vénézuéliens.» La plus haute juridiction vénézuélienne n'a cessé de rogner le pouvoir des législateurs. Depuis janvier 2016, la Cour suprême a déclaré nuls tous les votes de l'Assemblée nationale. Avant la mesure controversée du 29 mars 2017, l'institution avait déjà privé les députés de leur immunité.

Cette dernière décision constitue une nouvelle escalade dans la crise politique qui agite le Venezuela depuis la large victoire des antichavistes (du nom du défunt président Hugo Chavez, 1999-2013) aux élections législatives de fin 2015. Les opposants tentent depuis de pousser Nicolas Maduro vers la sortie et réclament une élection présidentielle anticipée avant celle prévue en décembre 2018. La décision de la Cour suprême visait, selon le ministère des Affaires étrangères, à «mettre un terme à l'attitude putschiste des parlementaires de l'opposition».

L'armée et des institutions aux ordres 
Afin de résister à ce coup de force présumé, le régime présidentiel vénézuélien a peu à peu concentré tous les pouvoirs. Le président Maduro a d'abord su faire de l'armée son alliée. «En 2016, il a  (...) permis aux forces armées de participer directement aux affaires pétrolières du pays à travers la société Camimpeg. Sous son autorité, Chávez les avait pourtant systématiquement empêchées de contrôler cette chasse gardée du pouvoir présidentiel», souligne Eduardo Rios Ludena, chercheur au CNRS. 

«Ce renforcement de l’influence du politique sur le militaire a permis à Maduro de se prémunir contre un possible coup d’Etat, même si une telle éventualité paraissait peu plausible, poursuit-il. Mais l’offensive de charme en direction du monde militaire permet, en tout cas, à un gouvernement fragilisé de mater dans l’œuf les révoltes de la faim qui éclatent dans le pays.» Le Venezuela, qui a connu trois coups d'Etat manqués depuis 1992, est frappé par une pénurie qui concerne 68% des produits de base, et l'inflation y est devenue incontrôlable. Fin 2017, elle devrait atteindre 1.660%, selon le Fonds monétaire international.

«Pas fleurs pas pain» lit-on sur cette affiche Venezuela

20 mars 2017 - «Pas de farine, pas de pain», lit-on sur cette affiche placardée sur les rayons vides d'une boulangerie privée à Caracas (Venezuela). © Fernando Llano/AP/SIPA


Le régime Maduro a aussi profité du système Chavez qui a fait main basse sur les institutions. Entre autres, le Conseil national électoral, complètement acquis au régime. Il a empêché la tenue d'un référendum révocatoire que l'opposition appelait de tous ses vœux en 2016 et reporté les élections locales également prévues pour 2016 par la Constitution. De même, la Cour suprême, aux ordres de l'exécutif, n'a cessé d'entraver le pouvoir de l'Assemblée nationale et permis au président Maduro de diriger son pays à coups de décrets.  

Pour l'heure, le pouvoir législatif semble encore hors de portée. D'autant que la démarche a été dénoncée par les proches du président Maduro, notamment la magistrate Luisa Ortega, chef du parquet au niveau national. «Dans ces décisions (celles de la Cour suprême), on peut constater des violations de l'ordre constitutionnel et une méconnaissance du modèle d'Etat consacré par notre Constitution (...), ce qui constitue une rupture de l'ordre constitutionnel», a-t-elle déclaré à la télévision publique. 

Condamnation unanime
Un sentiment unanimement partagé par la communauté internationale, en premier lieu les pays d'Amérique latine. Le Mercosur, le marché commun sud-américain qui réunit, entre autres, l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay (ses membres fondateurs), a confirmé le 3 avril 2017 qu'il avait appliqué sa clause démocratique au Venezuela. Ce qui pourrait rimer avec sanctions économiques, voire suspension pour le Venezuela s'il ne rétablit pas la séparation des pouvoirs comme l'a exhorté le Mercosur. Caracas avait été déjà temporairement exclu en décembre 2016. 

La cheffe de la diplomatie argentine affirme que la clause diplomatique a été appliquée au Venezuela

Les membres de l'Union sud-américaine des nations (Unasur) ont aussi condamné la rupture de «l'ordre démocratique» au Venezuela et ont réclamé «son rétablissement rapide». Tout comme les Etats-Unis, l'Union européenne et les Nations Unies. Le gouvernement, sous le feu des critiques internationales, a rejeté les accusations de «coup d'Etat» qui se multiplient et a préféré parler de «correctifs légaux».

«La révolution bolivarienne du président Hugo Chavez a créé une classe politique surpuissante, corrompue et militarisée qui s’est servie de la force symbolique de la compassion envers les pauvres pour prendre tout un pays en otage», résume la chercheuse Paula Vasquez Lezama dans les colonnes du Monde. «L’enjeu pour l’opposition vénézuélienne, dans sa diversité voire son hétérogénéité, est actuellement de récupérer la Constitution de 1999 afin que tout le monde saisisse bien quels sont les droits des uns et des autres: rétablir la séparation de pouvoirs, la liberté de la presse et garantir des procès justes aux opposants incarcérés.»

La décision de la Cour suprême devrait apaiser les tensions dans l'immédiat, mais les griefs des opposants au président Maduro, au Venezuela et à l'étranger, sont pléthore. Ils réclament de nouveau que l'élection présidentielle de 2018 soit avancée et que les élections locales se tiennent effectivement.