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Zimbabwe: quel rôle l’Eglise catholique a-t-elle joué dans la chute de Mugabe?

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 01/12/2017 à 09H17, mis à jour le 01/12/2017 à 11H46

Le prêtre jésuite Fidelis Mukonori 26 novembre 2017
Le prêtre jésuite Fidelis Mukonori dans l'église de la mission Chishawasha (27 km à l'est de Harare), le 26 novembre 2017. © REUTERS/Siphiwe Sibeko

Un prêtre jésuite, Fidelis Mukonori, 70 ans, a aidé à résoudre la récente crise politique au Zimbabwe en jouant le rôle de médiateur auprès du président Robert Mugabe. Lequel a donné sa démission le 21 novembre 2017 après 37 années passées au pouvoir. Pour autant, en l’état actuel des choses, il est difficile de dire s’il a agi de son propre chef ou en accord avec l’Eglise catholique du pays.


La lettre de démission, rédigée avec l'aide notamment du ministre de la Justice, Happyton Bonyongwe, et du président de l'Assemblée, Jacob Mudenda, est prête. Robert Mugabe «l'a lue et il a, avec dignité, pris son stylo et l'a signée», a confié Fidelis Mukonori à deux journalistes, dont l’un de l'AFP. «Son visage s'est éclairé, comme s'il s'était dit: "J'ai fait ce que j'avais à faire"», a poursuivi l’ecclésiastique qui dirige une école dans la banlieue de Harare, la capitale du pays.

Fidelis Mukonori, diplômé de théologie à l’université de Berkeley en Californie (Etats-Unis), mais aussi en philosophie, en développement social et en gestion des conflits, est un grand habitué des négociations politiques. Depuis la guerre d’indépendance des années 70, il a été de presque tous les pourparlers engageant le Zimbabwe. «En 1979, il participe à la conférence de Lancaster House à Londres entre les autorités (britanniques) et les représentants de la Rhodésie du Sud, sur l’avenir de la colonie britannique et travaille à la Constitution qui sera adoptée en 1980, la première du Zimbabwe», rapporte RFI.

Négocier avec Robert Mugabe, se faire l’intermédiaire entre l’armée et celui qui était son chef, était «juste un autre boulot». Et à croire le jésuite, pas le plus difficile. Une négociation qu’il aurait menée en présence d’envoyés du président sud-africain Jacob Zuma.

A écouter les observateurs, Fidelis Mukonori était l’un des rares que le chef de l’Etat sortant écoutait encore. Même si sa proximité avec Mugabe lui a été souvent reprochée: c’est lui qui célébrait les messes lors des grands évènements organisés par le pouvoir.
 

Prière dans église diocèse Bulawayo Zimbabwe 14 avril 2007

Prière, en présence d'évêques, dans une église du diocèse de Bulawayo (sud-est du Zimbabwe) le 14 avril 2007. © DESMOND KWANDE / AFP


L’influence de l’Eglise catholique dans le pays
Les catholiques ne représentent que 15% de la population zimbabwéenne, contre 75% d’anglicans et de protestants, mais «l’influence sociale de l’Eglise catholique a toujours été grande dans ce pays», rapporte La Croix. «Mugabe est un vrai catholique», explique le journal zimbabwéen Newsday. Il a été scolarisé dans des écoles maristes et au collège Kutama, un établissement jésuite réputé. Pendant la guerre d’indépendance, «il portait de manière visible un chapelet dans sa poche qu’il utilisait souvent pour prier quand il circulait en voiture», affirme le journaliste américain John L.Allen sur le site Crux.

Mugabe, un «vrai catholique»? Cela ne l’a pas empêché de s’en prendre à l’archevêque de Bulawayo qui, en 2005, avait appelé à une insurrection contre le régime. Mugabe l’avait alors traité d’«imbécile», de «menteur» et de «laquais de l’Occident». Deux ans plus tard, le prélat avait été obligé de démissionner pour une accusation d’adultère, tout en démentant avoir fauté. Par la suite, en 2011, après la publication d’une lettre pastorale critique des évêques, plusieurs prêtres avaient été arrêté et emprisonnés, rapporte La Croix.

Message au nouveau président
Mais malgré ces prises de position très fermes, on ignore si Fidelis Mukonori a agi de son propre chef ou en accord avec sa hiérarchie. Il faut cependant savoir que l’homme occupe une place importante dans le paysage politique zimbabwéen. «Il a été provincial (responsable, NDLR) des jésuites du Zimbabwe pendant 11 ans. Pendant 26 ans, il a travaillé au centre jésuite de développement Silveira House en tant que coordonnateur des jeunes et formateur», rappelle La Croix.  

Aujourd’hui, l’Eglise catholique semble avoir tourné la page de l’ère Mugabe. La Conférence zimbabwéenne des évêques a fait savoir, le 27 novembre, qu’elle «pardonnait» à l’ex-président ses «transgressions» pendant les 37 années de son mandat, rappelle Newsday.

Elle en aussi profité pour faire passer un message clairement politique. «Au-delà de cette crise, une normalisation durable de la situation au Zimbabwe ne peut être réalisée qu’à travers un processus démocratique qui inclue et fasse participer les citoyens. Nous encourageons les autorités du Zimbabwe à s’engager dans une transition qui prenne en compte tous les Zimbabwéens dans leur diversité», ont fait savoir les évêques. Le nouveau président Emmerson Mnangagwa sait à quoi s’en tenir de la part de l'église catholique.