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Zone sahélienne: la stratégie des djihadistes contre l’école

Par Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisAfrique | Publié le 18/04/2018 à 16H05, mis à jour le 18/04/2018 à 16H37

Dans école à Ouagadougou 27 février 2017
Dans une école à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, le 27 février 2017. © ANTOINE BOUREAU / PHOTONONSTOP

Un instituteur a été enlevé dans le nord du Burkina Faso, a-t-on appris le 17 avril 2018. Un rapt, revendiqué par le groupe Etat islamique dans le grand Sahara (EIGS), qui fait apparemment partie d’une stratégie destinée à empêcher la scolarisation des enfants. Comme au Mali, au Nigeria et dans d’autres pays de la région.


L'enseignant, qui travaille à l'école primaire de Bouro, dans la commune de Nassoubou, a été kidnappé le 12 avril par des individus armés, ont rapporté des sources sécuritaires et une autorité locale. Selon le site de l’agence turque Anadolu, une élève aurait également été tuée par balles lors de l’intervention du commando.

Le groupe EIGS, basé à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso, a revendiqué l’enlèvement le 16 avril auprès de l'AFP. Ainsi que l'assassinat, le 15 avril, d'un élu du nord du Burkina, accusé de collaborer avec le gouvernement burkinabè. «Les moudjahidines ont tué Hamid Koundaba, qui (travaillait) contre nous avec l'armée du Burkina Faso, pour les Croisés» (les chrétiens), a déclaré «Hammar», nom de l'un des porte-paroles de l'EIGS

«Nous revendiquons l'enlèvement le 12 avril d'un maître d'école qui parlait français aux élèves», a poursuivi Hammar. «Tous ceux qui enseignent en français» seront «combattus», a-t-il ajouté.

Menaces
En janvier 2017, «des individus armés» avaient «proféré des menaces (dans plusieurs écoles, NDLR) pour dissuader des enseignants de la province du Soum (nord du Burkina Faso, le long de la frontière avec le Mali, NDLR) de dispenser les cours en langue française (…). Ils leur auraient intimé l’ordre de le faire en arabe, faute de quoi ils en subiraient les conséquences», rapportait alors le site lefaso.net.

Le ministre de l’Education nationale et de l’alphabétisation, Jean-Martin Coulibaly, s’était rendu dans les écoles concernées. «Des fois, on a peur, mais il faut avoir (du) courage. L’école, qui est la solution durable à ces types de violences, doit continuer afin que vous puissiez apprendre à lire, à écrire et apprendre les valeurs de considération et de respect de la personne», avait-il déclaré aux personnels et aux élèves, selon des propos rapportés par lefaso.net.

Elèves attentifs dans école près Ouagadougou
Elèves attentifs dans une école près de Ouagadougou le 27 février 2017. © ANTOINE BOUREAU / PHOTONONSTOP

Un peu plus tard, en mars 2017, un directeur d’école avait été abattu à Kourfayel, toujours dans le Soum. Une «journée de deuil, d’hommage et de solidarité» avait ensuite été observée dans presque tout le pays en soutien aux personnels enseignants. Et plus d’un millier de personnes avaient manifesté devant le ministère de l’Education à Ouagadougou, capitale du Burkina, en hommage au directeur assassiné.

Ecoles désertées
Jean-Martin Coulibaly avait alors promis que le «dispositif sécuritaire sera renforcé, les enseignants et les écoles sécurisés». «Malheureusement, les enseignants n’ont rien vu de ce dispositif», avait affirmé de son côté le porte-parole des syndicats de l’Education nationale, cité par le site voaafrique. «Nos plus hautes autorités étaient au courant des menaces proférées dans les localités ciblées. (…) Du ministre de la Sécurité au ministre de la Défense, personne n’a pris une quelconque disposition pour sécuriser la zone», ont estimé les syndicats dans un communiqué.

Depuis l’assassinat, les enseignants, se «sentant davantage exposés au danger et las d’attendre (leur) sécurisation», ont déserté les écoles, poursuit le communiqué. Ce qui a entraîné la fermeture des classes. 

La situation dans le nord du Burkina Faso est comparable à ce qui se passe au Mali voisin où, selon Amnesty, 715 écoles ont dû être fermées en raison des pressions des groupes armés. Ecoles qui accueillaient plus de 200.000 élèves. 

Les écoles, «cible privilégiée» de Boko Haram
La stratégie des groupes armés dans la région sahélienne rappelle immanquablement celle de Boko Haram (l’accolement de «boko», déformation du mot anglais «book», et de «haram», «interdit» en arabe, signifierait «l’éducation occidentale est un pêché») au Nigeria. Les établissements scolaires sont une «cible privilégiée» du groupe djihadiste, constate Le Monde. Groupe qui considère ces établissements comme un vecteur de l’éducation occidentale. Résultat: «La violence et les attaques contre les populations civiles du nord-est du Nigeria et ses pays voisins ont forcé plus d’un million d’enfants à quitter l’école» depuis le début de l’insurrection de ce groupe en 2009, rapportait l’Unicef en décembre 2015. Sans parler des enlèvements, comme celui de 276 lycéennes à Chibok (nord-est du Nigeria) le 14 avril 2014. 

A cela, poursuit l’organisation onusienne, s’ajoutent 11 millions d’enfants qui n’étaient pas scolarisés avant le début de la crise, dans les quatre pays les plus affectés par les attaques de Boko Haram: Nigeria, Cameroun, Tchad et Niger. «En somme, toute une génération dont l’éducation a été sacrifiée», commente Le Monde. Par ailleurs, «rien qu’au Nigeria, environ 600 enseignants ont été tués» depuis 2009, précise l’Unicef. Il faut aussi évoquer les 2000 écoles qui ont dû fermer leurs portes, les centaines d’établissements attaqués, pillés, détruits, incendiés. 

Ecole Chibok nord-est Nigeria détruite par Boko Haram
Ecole de Chibok (nord-est du Nigeria) détruite par Boko Haram. C'est dans cette école que le groupe djihadiste a enlevé 276 élèves le 14 avril 2014. © SUNDAY AGHAEZE / AFP

Dans une interview au quotidien suisse La Liberté en avril 2017, le chercheur français Christophe Angely explique que l’éducation est un enjeu majeur au Sahel où la population pourrait plus que tripler d’ici la fin du siècle: «La jeunesse (de la région) sera un atout, si on lui donne une perspective. Ou un danger, si elle n’en a aucune. La qualité des enseignants dans les écoles publiques est un vrai enjeu. Parce que, sinon, soit ces jeunes sont déscolarisés, soit ils vont dans des écoles coraniques ou privées, sur lesquelles l’Etat n’a aucun contrôle.» En clair, moins il y a d’écoles, plus les groupes djihadistes risquent de prospérer.